Carte blanche à...   
P. Armel Duteil


QUEL ENSEIGNEMENT POUR QUELLE EDUCATION ?


Le n° 14 de notre règle de vie spiritaine nous dit : « Nous considérons comme partie constitutive de notre mission d’évangélisation :

  • La libération intégrale de l’homme

  • L’action pour la justice et pour la paix

  • Et la participation au développement

Nous devons de ce fait nous faire « les avocats, les soutiens et les défenseurs des pauvres et des petits, contre tous ceux qui les oppriment ».

Et déjà au n° 4 : «  l’évangélisation des pauvres est notre but. Nous allons donc plus spécialement vers les peuples, les groupes et les personnes… dont les besoins sont les plus grands et vers les opprimés » (voir aussi le n° 12).


Notre règle de vie nous demande de aussi de prendre nos engagements en communion avec l’Eglise de notre temps et (13.1) « nous faisons nôtre les accents actuels de la mission de l’Eglise ». Le Pape François nous demande sans cesse d’aller à la périphérie. Est-ce que nous savons lire les signes des temps et reconnaître les appels que l’Esprit Saint nous adresse dans le monde d’aujourd’hui, pour vivre notre charisme en vérité ?

N° 6 : « Nous sommes consacrés à l’Esprit Saint, auteur de toute Sainteté et Inspirateur de l’Esprit apostolique ».


L’une des actions que nous menons pour remplir cette mission d’évangélisation est la construction et l’animation d’écoles primaires, de collèges et même d’universités. Certainement que cela fait partie de notre vocation et correspond à notre charisme. Claude POULLARD DES PLACES a commencé par aider les étudiants « les pauvres écoliers », et LIBERMAN a soutenu la mise en place d’écoles… mais sans limiter son travail d’éducation à cela. Il réunissait les petits ramoneurs de Paris qui, bien sûr, n’avaient pas le temps d’aller à l’école De même qu’il rassemblait les marins pour leur apporter une formation humaine et chrétienne. Qu’est-ce que cela veut dire pour nous aujourd’hui ?


Je pense qu’il est tout à fait normal que nous ouvrions des écoles procurant un enseignement de type classique et formel avec des enseignants-professeurs et des élèves, dans des classes avec des cours théoriques. Même si nous devons réfléchir sérieusement à la façon dont cela se passe. D’abord parce que nous ne sommes pas à proprement parler une congrégation enseignante, entièrement formée et consacrée à cela. D’autres congrégations sont certainement beaucoup mieux armées que nous pour assurer ce travail d’enseignement et d’éducation. Ensuite cela demande des moyens. Je pourrais donner l’exemple de plusieurs paroisses spiritaines qui ont ouvert des écoles primaires et des collèges et qui ensuite se sont retrouvées avec des problèmes financiers très sérieux, aussi bien pour assurer l’entretien et le fonctionnement de l’école que pour payer les enseignants. A ce moment-là, presque tout l’argent de la paroisse est absorbé par l’école, au détriment de la formation des catéchistes et des mouvements d’action catholique, et aussi des différentes actions d’évangélisation, de lutte pour les droits de l’homme et d’actions humanitaires : Caritas, Justice et paix.


Il y a une distinction à faire entre enseignement et éducation. Enseigner c’est apporter des connaissances nouvelles, éduquer c’est faire grandir et apprendre à vivre. Les deux ne vont pas obligatoirement ensemble. Il est sûr que dans nos écoles spiritaines, nous cherchons vraiment à éduquer les enfants qui nous sont confiés, et aussi leurs enseignants d’ailleurs. Ce travail n’est jamais terminé


Mais il est important aussi de chercher, sans nous décourager, des voies nouvelles pour l’enseignement. D’abord au niveau des écoles, il y a actuellement de nombreuses recherches pour de nouvelles formes d’enseignement et d’éducation. Au Sénégal et en Guinée où j’ai travaillé, j’ai animé des écoles de brousse dans les villages, où il n’y avait pas d’écoles formelles officielles (gouvernementales) Dans ces écoles, l’éducateur était pris en charge par les parents, non pas en le payant mais en travaillant pour lui, en particulier à son champ, en lui construisant une case de même que le bâtiment de l’école, et en ajoutant des cotisations lorsque cela était nécessaire. De même en ville, par exemple dans la banlieue de Dakar, il existe des écoles communautaires prises en charge par l’association des parents d’élèves. Il y a aussi des écoles « mixtes » où à la fois on enseigne et on apprend un métier, des cours d’alphabétisation fonctionnelle pour les enfants mais aussi pour les adultes, en français mais aussi dans les langues locales, et de nombreuses autres expériences menées par des ONG, comme ENDA. Je n’ai pas la place d’en faire la description ici. A chacun de se renseigner là où il vit. Je me contenterai d’un seul exemple.


A Pikine où je suis, nous suivons les enfants de la rue. Ils ne sont pas pris en charge dans un foyer d’accueil, parce que nous n’en avons pas les moyens Mais en plus, si ces enfants et ces jeunes ont choisi de vivre dans la rue, il est important qu’ils en acceptent les conditions. Ils font d’ailleurs preuve d’une très grande créativité et de responsabilité pour cela. Les loger et les nourrir dans un foyer d’accueil risquerait de tuer ces qualités, et d’en faire des mendiants ou des assistés. Nous les accueillons donc simplement une fois par semaine, le mercredi, dans un centre d’écoute, dans une ambiance autre que celle de la rue, et avec des conditions claires et connues de tous : « ne pas amener de drogue ni d’armes, pas de bagarre, pas de mensonge, pas de vol », sous peine d’exclusion. Ils reçoivent un repas, peuvent se laver et laver leur linge. Ils peuvent se faire soigner et ils participent ensemble à une séance de réflexion sur l’un ou l’autre problème de leur vie : la maladie, l’hygiène, le SIDA et les IST, la pédophilie, la drogue, l’argent, le travail, etc. Ils peuvent aussi rencontrer un éducateur de leur choix avec qui parler personnellement et voir dans quel sens ils peuvent orienter leur vie. Suite à cela, nous leur offrons trois possibilités :

  1. Surtout pour les plus jeunes, retourner en famille, ce qui suppose bien sûr que nous contactions ces familles, et que nous prenions le temps de préparer leur retour à tous les niveaux : matériel, psychologique et affectif.

  2. Entrer dans une école primaire s’ils ne sont pas trop âgés. Et là aussi, il faut bien préparer l’enseignant à accueillir ces enfants et à les intégrer dans le groupe. Et voir avec lui comment les suivre et les soutenir.

  3. Les confier à un artisan. Avec d’autres apprentis, ils vont non seulement apprendre un métier mais réapprendre à vivre en société. Là aussi, bien sûr, il faut une collaboration suivie entre l’artisan et l’éducateur de ces enfants, avec des rencontres régulières. Cela n’est pas sans poser des questions et des difficultés. Cela me semble malgré tout un exemple d’enseignement et d’éducation, dans un milieu non formel.


Je pourrais parler aussi de tout le travail d’écoute, de suivi et de soutien des détenus hommes et femmes dans les prisons assuré par l’aumônerie catholique, et qui comporte des cours d’alphabétisation et de formation professionnelle, assurés bénévolement par les détenus connaissant un métier, et qui acceptent de former les autres pour préparer leur sortie et leur réinsertion dans la société.


Ces expériences posent bien sûr un certain nombre de problèmes. D’abord pour mener ce type d’actions, il faut trouver les moyens financiers. S’il n’est pas possible de dégager un confrère à plein temps pour ce travail, en le prenant en charge, il y a sans doute moyen de libérer un des confrères de l’équipe pastorale qui sera à ce moment soutenu et pris en charge par la communauté ou la paroisse. S’il ne peut pas être pris lui-même en charge par une ONG ou un projet éducatif.

Mais il faut trouver pour cela des volontaires. Or les évêques ont tendance à nous limiter au travail paroissial et nous avons très peu de vocations de frères. Car il n’est pas nécessaire d’être prêtre pour mener cette action, même si ce n’est pas exclu, et peut beaucoup enrichir la façon de vivre son sacerdoce.

Surtout, il faudrait former des confrères pour cela. Or beaucoup de nos étudiants sont plus intéressés par les études théoriques dans les universités, que par ce travail d’éducation à la base. Et l’on forme beaucoup plus de confrères pour les sciences ecclésiastiques (droit canon, liturgie, théologie etc.) que pour les sciences humaines. Et pour l’éducation, on forme plutôt des enseignants pour les écoles formelles que des éducateurs sociaux prêts à travailler avec des enfants en difficulté, qui ne peuvent pas suivre l’enseignement scolaire traditionnel, et dont les familles n’ont pas les moyens déjà de les envoyer à l’école officielle gouvernementale ou privée.

Et pour les confrères enseignants, est-ce nécessaire d’enseigner dans une école catholique ?… alors que les problèmes les plus graves et les élèves qui ont le plus besoin de soutien sont dans les collèges officiels, et surtout les collèges privés laïcs.


Bien sûr dans nos écoles spiritaines on fait beaucoup d’efforts pour permettre aux enfants des familles pauvres d’étudier, en particulier par un système de parrainage et de bourse Ce qui n’est pas sans poser des problèmes d’ailleurs (jalousies, tensions, inégalités…), spécialement lorsque c’est un parrainage personnel et non pas collectif (toute une classe ou une école). Mais de cette façon, est-ce que l’on rejoint les plus pauvres, ceux qui vivent dans la misère et l’extrême pauvreté, les plus « fatigués » comme on dit au Sénégal. Comme le font par exemple les équipes d’ATD/Quart-Monde dans les quartiers les plus défavorisés, en particulier par leurs cercles de lecture organisés pour les enfants de ces familles qui ne peuvent pas aller à l’école.

Il y a toute une réflexion à mener ensemble. Ainsi j’ai été invité à une rencontre organisée par le mouvement ATD/Quart-Monde sur le thème : « Extrême pauvreté et droits de l’homme ». A cette rencontre étaient invités des représentants des différents ministères et d’un certain nombre d’ONG, y compris la Caritas. Le but était de travailler « les principes directeurs sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme » adoptés aux Nations Unies le 27/09/2012, mais qui ont de la peine à être mis en pratique. D’ailleurs, les connaissons-nous seulement ?
Que l’Esprit nous éclaire, et nous donne amour, force et sagesse !
Armel Duteil>



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