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P. Armel Duteil

RELIGION ET TRADITIONS

Notes prises au cours d’une réunion de CEB

D’abord quand nous parlons de traditions, nous parlons de notre culture, de notre civilisation, c’est-à-dire des choses profondes et sérieuses, le sens de la vie et de la mort, du mariage et de toutes nos activités, et de l’idéal qu’il y a derrière. Pas seulement des façons de faire ou des coutumes.

La première chose à faire, c’est de réfléchir à nos traditions. Voir quelles sont les bonnes traditions qu’il est important de conserver, et les mauvaises choses qu’il faut laisser, comme par exemple : la polygamie, la sorcellerie etc. Mais souvent les traditions ont deux côtés, un bon côté et un mauvais côté.


En plus il faut voir comment les vivre aujourd’hui, car nous ne vivons plus comme autrefois. On dit que le Sénégal c’est le pays de la téranga, de l’hospitalité. C’est important de garder ce sens de l’accueil. Mais en même temps, il faut chercher comment le vivre dans le monde actuel, car le monde a changé. Et un proverbe dit : » on n’arrose pas le riz d’aujourd’hui, avec les pluies d’autrefois ». Par exemple autrefois au village, on avait une grande cour, on pouvait accueillir facilement de nombreuses personnes. Mais si tu habites en ville, au 3ème étage, avec seulement deux pièces, tu ne peux pas accueillir les gens comme autrefois. Pourtant, l’accueil c’est très important. Comment faire ?

Autrefois au village, tout le monde était paysan. Tout le monde travaillait ensemble et avait les mêmes activités. Et comme dit le proverbe : « tu accueilles ton parent, tu le nourris deux jours, le troisième jour tu lui donnes une houe « (pour aller au travail avec toi). Maintenant si tu es par exemple chirurgien, tu ne peux pas amener ton neveu à l’hôpital pour faire des opérations avec toi, il va tuer tout le monde. Encore une fois, nous n’avons pas de modèle tout prêt à l’avance. Il nous faut donc chercher aujourd’hui comment vivre ce qu’on appelle les valeurs traditionnelles, et les vertus que nos ancêtres nous ont enseignés, mais en voyant comment les vivre dans le monde aujourd’hui. Car « quand le rythme du tam-tam change, le pas de la danse doit changer aussi »


Africain mais chrétien :

Nous sommes des africains. Nous avons notre culture, et notre civilisation. Mais nous avons décidés aussi d’être chrétiens. Pour devenir chrétien, il n’est pas nécessaire de vivre comme des chinois ou des européens. Nous gardons notre culture en la vivant dans la foi, comme Jésus l’a fait lui-même. Jésus était vraiment juif, homme de son peuple, et il a su garder les traditions.


En même temps, Jésus n’a pas eu peur de s’attaquer aux pharisiens, qui transformaient leurs coutumes. Par exemple ils disaient : « corban » (Marc 7,11),  c’est-à-dire : si je donne de l’argent au temple, je n’ai plus besoin d’aider mes parents. Alors que Dieu a dit à Moïse dans les dix commandements : « Tu respecteras ton père et ta mère ». De la même façon, nous voyons par exemple que la dot est traditionnelle. Mais dans le mariage coutumier, c’était un signe de respect et d’alliance. Elle est devenue maintenant une affaire d’argent, et d’exploitation. On ne peut donc pas défendre la dot telle qu’elle est vécue actuellement, en disant : c’est notre tradition. Car on a complètement transformé la tradition.

Comment vivre en chrétien en étant de vrais africains ? La première chose, c’est d’écouter le Saint Esprit dans notre cœur. Mais cela ne supprimera pas toutes les difficultés. En effet, la culture traditionnelle a aussi une dimension religieuse, qui peut poser des problèmes à notre foi chrétienne.

Dieu ne condamne pas nos ancêtres. Au contraire, le credo nous dit que, après sa mort, Jésus est descendu aux enfers, au village des morts. C’était pour chercher tous nos ancêtres qui avaient bien vécu, et écouté la voix de Dieu dans leur cœur. Pour les amener avec Lui au ciel, pour la vie éternelle. Nous fêtons également nos ancêtres, le jour de la fête de la Toussaint.


Les anciens avaient une religion, et ils ont bien fait de la suivre. Ils faisaient ce qu’ils connaissaient, et ce qu’ils sentaient dans leur cœur. Mais maintenant nous sommes chrétiens. Par exemple, les anciens offraient des sacrifices aux ancêtres : des poulets, des moutons, des vaches, pour avoir la paix, de bonnes récoltes, la santé, l’entente dans le village etc. Pour eux, c’était normal. Mais si nous sommes chrétiens, nous savons que nous avons le seul vrai sacrifice qui peut nous sauver, c’est le sacrifice de Jésus Christ (voir l’épître aux Hébreux). En effet, ce n’est pas le sang des animaux que les anciens versaient, qui peut enlever nos péchés. Mais seulement le sang que Jésus a versé sur la croix, pour nous sauver. De même l’animal sacrifié que les anciens mangeaient ensemble, c’était bon. C’était un signe de communion et d’unité. Mais cet animal ne peut pas nourrir notre cœur, et nous donner la vie de Dieu. C’est seulement l’Agneau de Dieu, le Corps de Jésus Christ lui-même, que nous mangeons dans la communion, qui peut nous donner la vie de Dieu et son amour. Ainsi nous respectons les sacrifices de nos ancêtres, nous respectons les musulmans quand ils sacrifient le mouton le jour de la Tabaski, en souvenir d’Abraham. Mais nous, notre sacrifice c’est le sacrifice de Jésus, et nous ne cherchons pas d’autres sacrifices. Lors des fêtes et cérémonies traditionnelles, enterrements etc., si les chefs de notre famille font des sacrifices traditionnels, nous les respectons. Mais nous n’y mettons pas notre cœur, nous n’y croyons pas, même si par politesse et par esprit de famille nous sommes présents, en silence, en priant dans notre cœur. Mais nous-mêmes, si par exemple, s’il y a un malade dans notre famille, ou un décès, nous ne retournons pas au sacrifice traditionnel, nous demandons la messe, le sacrifice de Jésus Christ.

Il y a d’autres problèmes qui se posent. Quand quelqu’un était malade, les anciens allaient chez un guérisseur, féticheur et devin. Pour le guérisseur, il n’y a pas de problème. Si c’est quelqu’un qui nous donne des médicaments traditionnels, et qui soigne par les plantes, un chrétien peut très bien y aller. C’est Dieu qui a créé les arbres et qui nous a donné l’intelligence pour faire ces médicaments. Mais si le guérisseur fait le devin, et qu’il commence à chercher qui a envoyé cette maladie, ou bien qui a pris l’âme du mort, à ce moment-là, nous ne pouvons pas l’accepter. Parce que Jésus nous a dit de ne pas accuser les autres, et de ne pas porter de faux témoignages. Et nous ne sommes jamais sûrs, que ce que dit ce devin est vrai. De toutes façons, notre premier témoignage c’est l’amour. Et nous voyons que toutes ces divinations et accusations divisent nos familles. Elles amènent des tas de problèmes. En tant que chrétien nous ne pouvons pas les vivre.


De même pour le mariage. Le mariage traditionnel est bon. C’est même une étape nécessaire, pour qu’un mariage réussisse. Car on a besoin du soutien des deux familles. Mais bien sûr il faut voir comment cela se passe. Nous avons déjà parlé du problème de la dot et des dépenses qui sont beaucoup trop élevées. En tant que chrétiens, nous refusons aussi les mariages précoces, les mariages forcés, et de donner notre fille à un polygame. Et si nous sommes chrétiens, nous ne pouvons pas nous marier seulement devant le père biologique de la jeune fille et devant sa famille. Nous voulons nous marier aussi devant notre Père qui est Dieu et à l’intérieur de la famille chrétienne, en célébrant le sacrement de mariage.


Nous avons parlé également des rêves. D’abord, il ne faut pas donner trop d’importance aux rêves. C’est seulement notre esprit qui travaille pendant la nuit (l’inconscient), souvent à partir de ce que l’on a vécu pendant la journée. Comment savoir d’où vient le rêve, et comment juger de ce que nous rêvons ? Saint Paul nous donne une réponse dans l’épître aux Galates 5, 22 : « Le fruit que produit le Saint Esprit c’est l’amour, la joie, la paix, la bonté, la patience, la foi, l’humilité et la maîtrise de soi ». Donc, si un rêve nous donne la paix, il vient de Dieu. S’il nous enlève la paix, il vient de Satan. Si un rêve nous demande d’aimer et de faire le bien, il vient de Dieu, nous devons le suivre. S ’il nous commande de mauvaises choses, nous devons à tout prix le rejeter.


Nous avons abordé également la question des médailles, des statues et de l’eau bénite. Bien sûr, il ne faut pas prendre une médaille comme un gris-gris. Nous sommes dans les mains de Dieu. Nous avons confiance en Lui. Et quand nous prions nous disons : « que Ta Volonté soit faite ». Si nous portons la médaille d’un saint, c’est pour montrer que nous voulons vivre comme ce saint. Si nous portons une croix, c’est pour montrer que nous voulons vivre comme Jésus Christ, dans toute notre vie. Et que c’est en Jésus seul que nous mettons notre confiance. De même pour les statues. Nous n’adorons pas le morceau de bois ou de plâtre. Ces statues c’est pour nous rappeler les bonnes choses que Jésus et les saints ont fait. Et pour trouverle courage de faire la même chose.

L’eau bénite est reconnue par l’Eglise. C’est pour chasser les démons, et nous permettre de vivre dans la paix. A condition que là encore, nous cherchions à vivre en vrais chrétiens. Par contre, l’huile et le sel sont réservés pour les sacrements. C’est le prêtre qui les utilise. Les chrétiens n’ont pas à le prendre, pour faire des cérémonies qui ne sont pas reconnues par l’Eglise : bénédictions, protections, etc.

Nous avons enfin parlé d’inculturation. Puisque nous avons nos traditions et notre culture, c’est important de les garder, et de les vivre dans la foi. Par exemple : la circoncision : Jésus a été circoncis (Luc 2,21). Le problème c’est que les chrétiens continuent à célébrer les cérémonies traditionnelles : rites de naissance, circoncision, mariage coutumier, enterrements, deuils etc. selon la tradition. Mais sans prier et sans les vivre dans la foi. Cela est vraiment très regrettable. Lorsqu’il y a une naissance, on ne demande pas à la communauté chrétienne de venir prier, lire la Parole de Dieu et conseiller les parents, on se contente de rites traditionnels. Et on attend le baptême, qui souvent vient beaucoup plus tard….ou pas du tout. De même, les communautés ne font pas de prières au moment des circoncisions. Ni des mariages coutumiers : on attend le sacrement de mariage. Mais souvent les fiancés vivent d’abord ensemble depuis plusieurs années. Attendre le sacrement, c’est trop tard pour venir prier pour eux, et les conseiller. Nous avons composé un livre de prières pour ces cérémonies traditionnelles. Il faudrait vraiment que les chrétiens pensent à vivre toutes ces traditions dans la foi et dans la prière. On parle beaucoup de l’inculturation dans notre Eglise, mais jusqu’à maintenant, on ne la vit pas.


Enracinement et ouverture :

C’est ce que le président Senghor demandait. Nous gardons nos bonnes traditions, nous restons enracinés dans notre culture. Mais nous sommes accueillants aux autres, et aux valeurs qui nous viennent d’ailleurs. A condition que ce soit des valeurs. Or trop souvent, surtout parmi les jeunes, on se contente de copier les artistes ou ce qu’on voit à la télévision. Et de se conduire comme les américains ou les européens, en imitant les choses extérieures, ou même ce qu’il y a de moins bon chez eux. Au lieu de voir les bonnes choses qu’ils vivent, et de chercher à les mettre en pratique, dans les conditions concrètes de notre vie. Comme nous l’avons dit pour les valeurs traditionnelles, nous devons chercher ce qu’il y a de bon dans les autres cultures. Mais nous laissons ce qui est mauvais, et ce qui ne correspond pas à notre civilisation. Et ensuite nous cherchons comment vivre ces valeurs qui nous viennent de l’étranger, à la fois à notre manière, dans notre civilisation, selon notre culture, mais d’une façon adaptée à la vie moderne. C’est ce qui nous permet de grandir, et de mieux aimer les autres.

Pour aller plus loin vous pourrez me demander la réflexion sur l’inculturation.



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