Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

18e dimanche ordinaire B (5 août 2018)




Exode 16, 2-4.12-15 (Le don de la manne au désert)


Aujourd’hui encore, les Bédouins du désert appellent toujours « mann » une sécrétion qui tombe du tamaris et leur sert de sucre et de miel. Au printemps, les vols migrateurs de cailles rencontrent parfois un vent contraire qui les harasse, au point qu’elles tombent au sol et qu’on les ramasse aisément. Le jeu de mots sur « mann hou ? » (« qu’est-ce que cela » ?) et « manne » est une étymologie plus fantaisiste que celle, réelle, qui transforma à Versailles « Was ist das ? » en « vasistas ».

Par-delà l’anecdote, le récit présente un peuple qui « récrimine » (ou « murmure ») contre Dieu et ses envoyés, comme les Juifs récrimineront contre le discours de Jésus sur le Pain de Vie (19e dimanche). Les Hébreux du désert préféraient retrouver leur ancienne servitude, pourvu qu’ils aient le ventre plein. La liberté fait peur. Mais Dieu passe par dessus cette nostalgie offensante pour lui. Il fournira le pain et la viande, pour qu’ils sachent qu’il est leur Dieu, fidèle à son projet de libération. Mais la manne sera recueillie en « ration quotidienne ». On ne fera pas de réserve, et Dieu verra par là si son peuple lui fait confiance. La vraie manne, le pain de Dieu pour notre Exode, c’est Jésus (évangile). C’est sans doute le souvenir de la manne donnée au jour le jour qui se profile derrière la demande du Notre Père, littéralement : « Note pain,qui suffit, donne-le nous aujourd’hui. »

Les traditions sur la manne divergent. C’est une nourriture lassante selon Nombres 11, 6, un pain de pauvreté selon Deutéronome 8, 16. Au contraire, puisqu’elle a un goût de gâteau à l’huile (Nombres 11, 8) ou de galette au miel (Exode 16, 31), l’auteur de la Sagesse (16, 20) conclut que cette « nourriture d’anges » prenait le goût merveilleux que chacun voulait lui trouver. La légende s’enfla encore : Dieu avait préparé la manne avant la création et on la retrouverait au paradis (Apocalypse 2, 17). Les dons de Dieu sont ce que nous en faisons.




Éphésiens 4, 17.20-24 (L’homme nouveau)


Dans l’Église, Dieu a uni Juifs et païens en « un seul Homme nouveau » (2, 15 – 16e dimanche), grâce « un seul baptême » (4, 5 – 17e dimanche) qui résoudra les clivages entre chrétiens. Mais, pour cela, chacun doit s’impliquer, se convertir. L’auteur rappelle ici la démarche du baptême et ses enjeux.

Coupée de Dieu, l’intelligence du païen est conduite par « le néant ». Ce motif peut être une relecture de Romains 1, 21-22. Tel n’est pas le cas du baptisé. Il est devenu disciple du Christ qu’on lui a d’abord « annoncé » en une première découverte, qu’on lui a ensuite « enseigné » de manière plus approfondie. Il est ainsi parvenu à « la vérité », c’est-à-dire un terrain solide pour s’orienter, à savoir la connaissance de Jésus, de sa mission, de sa destinée, connaissance qui nous délivre de nos égarements et de nos divisions. Cette vérité est même Jésus lui-même qui, au long de l’enseignement chrétien reçu, nous conduit à franchir le triple pas du baptême :

1) « Déposer » l’ancien vêtement, à savoir « l’homme ancien », le comportement guidé par l’erreur et les sots désirs qui détruisent la personnalité. Cette oppostion entre l’homme ancien et l’homme nouveau vient bien de Paul, dans la conviction que l’union au Christ ressuscité inaugure une humanité nouvelle (1 Corinthiens 15, 45-49) et que le croyant est devenu « une création nouvelle » (2 Corinthiens 5, 17).

2) « Se renouveler » par une transformation spirituelle du jugement moral. La suite du texte concrétisera ce renouvellement : ne plus voler, ne plus mentir, ne plus médire et adopter une attitude de compassion et de pardon, travailler et secourir les nécessiteux (Éphésiens 4, 25-32 – lecture de dimanche prochain).

3) Enfin « revêtir l’homme nouveau », se laisser recréer par Dieu,  retrouver « l’image de Dieu », c’est-à-dire notre vocation origienelle (Genèse 1, 26-27) que le péché avait défigurée, retrouver la vérité par laquelle Dieu nous rend justes et saints à ses yeux. Notons que ces vertus chrétiennes évoquées par l’auteur correspondent à celles que cultivent aussi les non-chrétiens (heureusement !), comme le soulignait déjà Platon à propos de son maître : « Socrate était (…) juste dans sa relation avec les hommes, pieux dans sa relation avec les dieux. »



Jean 6, 24-35 (Le pain venu du ciel)


Comment les cinq mille convives de la multiplication des pains auraient-ils pu traverser ensemble le Lac ? Peu importe l’invraisemblance. Jean veut avant tout nous ouvrir au sens profond du miracle de Jésus. On peut diviser cette première partie du discours sur le Pain vivant, en ce dimanche, selon un triple dialogue scandé par les expressions « ils lui dirent »… « Jésus leur répondit »… Toute la discussion tourne autour du don de la manne au désert (Exode 16) ; elle rappelle que cette manne était « le froment du ciel » (Psaume 77[78]). Mais, pour bien révéler la supériorité de sa propre mission, Jésus fait allusion au fait que cette manne pouvait pourrir (Exode 16, 19-21) et que ce don cessa lors de l’entrée en terre promise, le jour de la Pâque (Josué 5, 10-12)


1er dialogue : travailler pour gagner une vraie nourriture


Les Galiléens courent après l’organisateur d’un pique-nique mémorable. Ils ne voient pas que c’était un « signe », l’appel à se mobiliser, « à travailler » pour une nourriture dont les effets dureraient et qui les comblerait vraiment. Jésus élève le débat : cette nourriture idéale, « le Fils de l’homme » la donnera, lui, l’Envoyé que Dieu a marqué de son empreinte, c’est-à-dire consacré à son service.

« Je nourris mon corps, mes amitiés, mes amours, mon intelligence, ma vie spirituelle. Je me nourris donc de pain, de lectures, de rencontres, de conseils, de conflits. Je me nourris pour vivre. Pour me nourrir, je dépense des énergies, du temps, de l’argent, et je m’oblige à faire des choix (tout ne nourrit pas). Bref, il faut « travailler ». Je dis aussi, curieusement, que « je me laisse manger »... Ce Discours sur le Pain de vie s’enrichit de ces expressions de l’expérience humaine, toute simple.

Les auditeurs premiers du discours négligent apparemment l’allusion au Fils de l’homme, une expression qui, sous la plume de Jean, désigne l’être humain et divin, Jésus, à qui le Père a confié à la fois le salut et le jugement de l’univers (voir Jean 1, 51 ; 3, 13). Pour l’heure, ils l’appellent « Rabbi », un scribe prédicateur dans les synagogues. D’ailleurs, en Jean 6, 59, on apprendra que ce discours est prononcé dans la synagogue de Capharnaüm. Cependant, le public saisit que ce dont parle Jésus est une nourriture « spirituelle ». Selon la foi juive, Dieu nourrit de ses bienfaits ceux qui accomplissent les « œuvres » qu’il demande, c’est-à-dire les commandements de Moïse. Que Jésus soit donc plus clair : « Que faut-il faire  » pour être fidèle à la Loi ?


2e dialogue : une nourriture fournie par qui ?


« L’œuvre de Dieu », ce que Dieu attend de nous pour nous combler, est simple  : croire en son envoyé. À présent, les auditeurs comprennent que Jésus s’implique dans le débat et se donne un rôle comparable à celui de Moïse. Soit ! Moïse a donné la manne à nos pères, cette manne symbolisant, entre autres réalités, la Loi qui nourrissait leur vie. Mais toi, disent-ils, quel signe vas-tu donner de ton égalité avec Moïse ?


3e dialogue : le pain de Dieu


Jésus corrige la lecture tronquée que ses interlocuteurs font de l’Écriture : 1° ce pain du ciel, manne et Loi qui fait vivre, c’est Dieu qui l’a donné. Moïse n’était qu’un intermédiaire. 2° C’est à « vous » que ce don est fait, aujourd’hui, et pas seulement à vos pères. 3° Ce don de vie vous dépasse, vous Juifs. Il est destiné « au monde ». Les auditeurs acceptent ces corrections. Au début, ils appelaient Jésus « Rabbi ». Ils l’invoquent maintenant comme « Seigneur ». Ils désirent ce pain, et pour toujours comme la Samaritaine désirait l’eau vive, pour qu’elle n’ait plus à venir au puits (Jean 4, 15).


le pain qui fait vivre, c’est moi !


Jésus calme la faim et la soif de l’être humain. Il surpasse en cela Dame Sagesse qui, dans l’Ancien Testament, excite toujours plus les désirs spirituels de l’humanité : « Ceux qui me mangent auront encore faim, ceux qui me boivent auront encore soif » (Siracide 24, 21). Jésus comble totalement. Ses auditeurs juifs protesteront (à suivre...). Peut-être protestons-nous aussi, cherchant ailleurs l’assouvissement de nos besoins et de nos désirs.

Au long de cette première page, en faisant parler Jésus ainsi, saint Jean pense d’abord à l’enseignement de Jésus, sagesse pour notre vie quotidienne. La suite va le conduire, entre les lignes, à l’eucharistie. Quel Christ rencontrons-nous en ce sacrement ? Quelle image nous faisons-nous de lui ?


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