Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

23e dimanche ordinaire B (9 septembre 2018)




Isaïe 35, 4-7a (Les merveilles du salut à venir)


Le poème vient d’un ensemble (Isaïe 34 – 35) rédigé par un cercle de prophètes qui, vers 539 avant notre ère, voient la proche libération des Juifs exilés à Babylone : Dieu en personne prendra la tête du cortège des rapatriés. Ceux-ci n’espéraient plus leur libération, aveugles qu’ils étaient aux signes des temps, sourds aux promesses des prophètes. Paralysés, voici qu’ils bondiront ; muets de désespoir, voici qu’ils chanteront sans fin la liberté. Ce sera le nouvel Exode. Comme jadis, et bien plus, l’eau jaillira dans le désert que traversera la caravane du retour. Ce sera une nouvelle création.

D’autres poèmes, datés de la même époque, incitent à donner à ce texte la portée symbolique que l’on vient de proposer. Dans ces vers, la tradition évangélique a lu l’annonce des miracles que Jésus a accomplis et qui le désignaient comme le Messie promis par Dieu. C’est le cas dans l’évangile d’aujourd’hui. En effet, Jésus s’est attaqué non à l’irrigation possible du désert, mais au mal physique des aveugles, des sourds, des boiteux, des muets. Puis Marc a enrichi les gestes de Jésus d’un sens nouveau, d’un avertissement : nous sommes des sourds-muets, fermés à la foi au Christ.




Jacques 2, 1-5 (La dignité des pauvres dans l’Église)


Dimanche dernier, l’auteur préconisait l’assistance des orphelins et des veuves comme le critère de la vraie religion. Son manuel de vie chrétienne élargit à présent l’horizon à la relation avec *le pauvre.

1. Un principe : pas de considération de personnes. Ce thème vient du Deutéronome (10, 17) où Dieu déclare se refuser à toute discrimination à l’égard de l’étranger. Pierre adapte ce thème (Actes 10, 34) quand il rencontre Corneille, le centurion romain. Ici, Jacques évoque « le Seigneur de gloire » pour dire que la majesté de ce dernier, en qui nous croyons, doit nous dissuader de toute discrimination mesquine.

2. « Imaginons… » Le cas est imaginaire ou s’est vraiment produit, littéralement, « dans votre synagogue ». En effet, Jacques s’adresse à des chrétiens d’origine juive.

3. L’auteur connaît la béatitude des pauvres (Luc 6, 20) et peut-être ce que Paul a écrit en 1 Corinthiens 1, 26-28. Dieu a choisi les pauvres, en leur faisant le don de la foi, parce que, comme en toute couche sociale, ils l’ont aimé. Ils n’ont pas de patrimoine ? Si ! Ils sont héritiers du Royaume de Dieu. Si l’Église n’est pas le lieu où se cultivent ces valeurs évangéliques, où les trouvera-t-on ?


* Le pauvre. « N’estimons pas suffisant pour l’accomplissement de notre salut, de présenter à la table sacrée un vase d’or enrichi de pierreries, après avoir dépouillé les veuves et les orphelins... Voulez-vous rendre honneur au corps du Sauveur ? Ne le dédaignez pas lorsque vous le voyez couvert de haillons ; après l’avoir honoré dans l’église par des vêtements de soie, ne le laissez pas dehors souffrir du froid et dans le dénuement... Encore une fois, il faut à Dieu non des calices d’or, mais des âmes d’or... Qu’importe que la table du Christ étincelle de coupes d’or, si lui-même meurt de faim ? Soulagez d’abord ses besoins; puis, avec ce qui vous restera, enrichissez à votre aise sa table. Eh quoi ! Vous lui offrez un calice d’or, et vous lui refusez un verre d’eau fraîche ? En conséquence, tout en décorant la maison de Dieu, ne méprisez pas votre frère indigent. Aussi bien, le temple de ce frère est-il plus précieux que celui de Dieu » (Saint Jean Chrysostome, Homélie sur Matthieu).




Marc 7, 31-37 (Guérison d’un sourd-muet)


Jésus vient de guérir la fille d’une non-juive, une femme originaire de la région de Tyr et Sidon. Bientôt, il opérera une seconde multiplication des pains en faveur de ceux qui « sont venus de loin » (Marc 8, 3), expression symbolisant le monde païen qui accédera, après Pâques, à la foi au Christ. La guérison du sourd-muet fait figure d’intermède entre ces deux récits. Mais elle est parallèle à la guérison de l’aveugle de Bethsaïde (Marc 8, 22-26). Dans les deux cas, Jésus semble avoir une réelle difficulté à accomplir le miracle. Il en s’y reprend à deux fois.


Un miracle difficile


Jésus mène l’infirme hors de la foule, comme il mènera l’aveugle hors du village. Or, en cette partie de l’évangile, ce sont ses disciples qu’il prend souvent à l’écart, pour les éduquer peu à peu à l’authentique foi en lui. Le mot « muet » de la traduction liturgique est inexact. Il s’agit en réalité d’un « bègue ». Le terme se trouve une seule autre fois dans la Bible, en Isaïe 35, 6 (1ère lecture). Le miracle accomplit donc la prophétie de l’Ancien Testament.

Chez les guérisseurs d’alors, la salive était réputée avoir des vertus curatives et, chez les Juifs, surtout la salive du fils aîné. Jésus n’use de ce remède qu’ici et pour l’aveugle de Bethsaïde. Jésus lève les yeux vers Dieu, il « gémit » (meilleure traduction que « soupira »). Tout indique une opération difficile. Dans les récits populaires, les exorcistes orientaux conjuraient le mal en employant des mots étrangers, mystérieux pour les auditeurs, parce que l’esprit mauvais est toujours un être étranger qui « aliène » ceux qu’il tourmente. D’où ici, dans un récit en grec, le mot araméen *effata (comparer Marc 5, 41). Jésus « ouvre » l’être humain, incapable par lui-même d’entendre la parole de Dieu et de dire sa foi sans bégayer.


L’impossible secret


On attendait du Messie qu’il guérisse aveugles, sourds, boiteux, muets (1ère lecture), qu’il purifie les lépreux et ressuscite les morts (comme jadis firent Élie et Élisée). Chez Marc, quand Jésus réalise ces merveilles, il ordonne le secret (ainsi déjà en 1, 44 ; 5, 44). Il craint en effet qu’on ne voie en lui un Messie spectaculaire, alors que sa mission doit culminer dans le don de soi total au Calvaire.

Marc dit aussi par là qu’aujourd’hui encore, c’est en secret que Jésus agit dans nos vies. Malgré tout, le rayonnement du Christ ne peut se cacher, et les foules, au terme, reconnaissent en lui celui qui accomplit les Écritures.


Effata ! Ouvre-toi


En réalité, selon la symbolique du récit, c’est pour ses proches disciples que Jésus accomplit ces signes, pour qu’ils entendent et voient tout ce qu’il fait, et qu’ils disent enfin, sans bégayer, leur foi en lui. C’est ce que fera Pierre (24e dimanche). Ouverture difficile ! Jésus le souligne : « « Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le cœur aveuglé ? Vous avez des yeux, et vous ne regarderez pas ? Vous avez des oreilles, et vous n’écoutez pas ? » (Marc 8, 17-18). C’est d’abord par notre baptême que le Seigneur nous ouvre à lui, nous donne les oreilles et les yeux de la foi, selon son impératif toujours énigmatique : effata.


* Effata. Dans l’Antiquité chrétienne, le rite de l’Effata se pratiquait le samedi saint au matin, ultime préparation du baptême conféré lors de la veillée pascale. Ce rite est toujours proposé dans la liturgie romaine. Le prêtre mime le geste de Jésus, en touchant les oreilles et les lèvres des catéchumènes. Le symbole traduit la nécessité de la grâce pour entendre la parole de Dieu et proclamer sa foi. Selon le rituel, le prêtre dit ceci : « Effata, c’est-à-dire ouvrez-vous, afin de proclamer, pour la louange et la gloire de Dieu, la foi qui vous a été transmise. »




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