Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

23e dimanche ordinaire A (10 septembre 2017)




Ézékiel 33, 7-9 (Le prophète est responsable de ses frères)


Cette page est en fait un nouveau récit de vocation du prophète (« Fils d’homme, je fais de toi un *guetteur » : comparer Ézékiel 3). Nous comprenons ici que Ézékiel est envoyé aux exilés, en terre étrangère. Voilà donc que la Parole de Dieu continue d’être annoncée même à Babylone, loin du Temple et des repères habituels de la vie sociale et religieuse. C’est une bonne nouvelle pour les exilés.

Certains d’entre eux pensaient avoir été déportés pour payer les fautes de leurs parents ou de leurs dirigeants. Certes, dans la société et dans nos familles, nous payons souvent les erreurs de ceux qui nous ont précédés. Mais Ézékiel, promoteur de la liberté personnelle, s’élève contre cette conception collective et fataliste de la faute et de la punition, et il souligne deux points : chacun est reponsable de son propre malheur ; nul ne paie pour les autres. Mais, dans cette perspective, le prophète est responsable du sort de tous. Ce n’est plus « chacun pour soi. »

Le prophète est un « guetteur ». Il est la sentinelle chargée au nom de tous de voir arriver le danger, pour prévenir chacun à temps. Le prophète n’a donc rien d’un censeur, il ne fait pas la morale. Son rôle est de permettre que chacun se garde. À son cri, tous auront la possibilité de retrouver le salut. Dans la nouvelle Alliance, chaque tiendra ce rôle de prophète pour son frère (cf. évangile).


* Le guetteur. Peu d’images rendent aussi bien compte de la mission prophétique que celle de la sentinelle : le prophète est à l’affût des événements pour les comprendre, les interpréter. Ce n’est pas un devin, mais un lecteur des événements. Il appelle au changement, à la conversion. Aux « faux prophètes », le Dieu d’Ézékiel reprochera même ne n’avoir pas fait écran entre son peuple et et lui, au moment où il allait sévir : « Vous nêtes pas montés aux brèches, vous n’avez pas construit une enceinte pour la maison d’Israël, pour tenir ferme, au jour du Seigneur » (Ézékiel 13, 5).




Romains 13, 8-10 (« Celui qui aime les autres accomplit la Loi »)


Au début du chapitre 13, Paul invite ses lecteurs à acquitter leurs devoirs de citoyens vis-à-vis de l’autorité romaine. À cette époque, les communautés chrétiennes commencent à se distinguer des groupes juifs dont elles proviennent. En conséquence, elles n’ont plus les même avantages ou tolérances que les Juifs dans l’Empire romain. Il faut donc agir avec prudence. Tel est encore le sens du mot « dette » au début de notre lecture. Mais, aussitôt, l’Apôtre nous transporte dans un autre domaine, celui de l’amour mutuel dans lequel on ne parvient jamais à être définitivement en règle avec l’autre. Là, on ne peut plus calculer et savoir qui a le plus donné.

Aimer l’autre, c’est accomplir la Loi. Paul, le pharisien, observant exemplaire de la Loi, a compris que l’exigence de l’amour conduisait bien plus loin que l’observance stricte de cette Loi. Il a découvert cela dans sa rencontre avec Jésus ressuscité, condamné à mort par des scribes et des grands prêtres soucieux du respect de la Loi. Dieu qui a ressuscité Jésus agit selon la logique de l’amour. Il n’est pas un comptable décernant une récompense à ceux qui auront bien observé la Loi.

Certes, la Loi énonce des interdits : Ne pas commettre d’adultère, de meurtre, de vol, ne rien convoiter Ces commandements sont nécessaires pour baliser la route, car l’homme sait trop bien nuire à son frère. Mais, en positif, l’intention de la Loi, c’est l’amour du frère, selon *la règle d’or connue déjà du judaïsme. « L’accomplissement [la pratique ? le but ?] parfait de la Loi, c’est l’amour. » Ce terme grec agapè, essence de la vie chrétienne, est bien difficile à traduire : « l’amour » ? Mais ce mot s’emploie aujourd’hui à toutes les sauces ; « la charité » ? Mais le mot s’est dévalué, quand nous disons : « je ne te demande pas de me faire la charité. »


* La règle d’or. Cette règle, sous forme négative, remonte aussi loin qu’au livre de Tobie : « Ne fais à personne ce que tu ne voudrais pas subir » (Tobie 4, 5). Elle est reprise, selon la tradition juive, par Hillel, un maître de peu antérieur à Jésus : « Ce qui te déplaît, ne le fais pas à autrui : voilà toute la Loi ! Tout le reste n’est que commentaire. » Le Sermon sur la montagne reprend la règle, sous forme positive : « Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux, vous aussi, voilà ce que dit toute l’Écriture : la Loi et les Prophètes » (Matthieu 7, 12).



Matthieu 18, 15-20 (Instructions pour la vie de l’Église. Tout chrétien est responsable de ses frères)


Nous entrons dans le Discours de Jésus, en sa deuxième partie, sur l’Église. L’Église n’est pas le Royaume, longuement évoqué par le Sermon sur la montagne (Matthieu 5 – 7) ; elle n’en est qu’une pépinière, une réalisation fort limitée, vécue par des *pécheurs sur qui Dieu veille. C’est pourquoi elle est d’abord un lieu de pardon. Cette partie se conclura, dimanche prochain (24e dimanche A), par la parabole du débiteur sans pitié. Distinguons ici trois parties : les procédures, dans la communauté ecclésiale, de pardon et d’exclusion, puis la ratification divine de ces graves démarches, lorsqu’elles sont menées « au nom » de Jésus.



Procédures de pardon et d’exclusion


« Si ton frère a commis un péché… » Les péchés ici envisagés ne sont pas ceux des replis de la conscience individuelle, mais ceux qui, à l’intérieur de la communauté, perturbent la vie communautaire ou, aux yeux de l’extérieur discréditent le groupe chrétien. Dans ce cadre, le mot « Église » a le sens d’une communauté locale. Celle-ci vit dans un monde imparfait. Il lui arrive donc de procéder à des exclusions. Celles-ci ne se substituent pas au jugement de Dieu. Mais elles avouent que, tant ayant été tenté, tel frère n’est plus supportable, sous peine de graves dommages pour les frères. Comparer les conseils de saint Paul en 1 Corinthiens 5, 1-13.

Le processus d’une « correction fraternelle » graduée est antérieur à l’évangile de Matthieu. On le trouve déjà dans la secte de Qumrân. Ce sont d’abord, dans la discrétion, les remontrances d’un frère. Si celui-ci échoue, nouvel entretien, avec « deux ou trois témoins », selon la suggestion du Deutéronome (19, 15) : « C’est au dire de deux ou trois témoins que la chose sera établie. » Paul atteste, semble-t-il, que cela se pratiquait aussi à Corinthe (2 Corinthiens 13, 1) : « C’est la troisième fois que je vais me rendre chez vous. Toute affaire se décidera sur la parole de deux témoins ou de trois. ».

Si ces démarches n’aboutissent pas, on prend alors toute la communauté, l’Église, à témoin. Elle mettra le pécheur devant ses responsabilités. Si rien n’y fait, on exclura alors celui que l’on considérera désormais « comme un païen et un publicain ». L’expression n’a rien d’un jugement de valeur, puisque Jésus fut « l’ami des publicains » (cf. Matthieu 9, 10-13). C’est un cliché commode qui, aux oreilles des chrétiens d’origine juive, résumait ce qu’il peut y avoir de plus étranger.


La ratification divine


La procédure est assortie d’une formule solennelle : Dieu, dans le ciel, ratifiera les décisions de l’Église, exclusion ou réintégration – toutes les décisions disciplinaires, selon le sens du couple « lier/délier » dans le vocabulaire juridique juif. En Matthieu 16, 19, une telle autorité appartient à Pierre ; mais, on le voit, elle s’exerce dans une démarche communautaire, dans la collégialité. Et si Dieu donne son aval à ces décisions, c’est pour l’Église une lourde responsabilité dont la suite précise l’esprit.



Au nom de Jésus



Parce que c’est le Nom de Jésus qui rassemble les chrétiens, et s’ils se réunissent justement pour agir en son nom dans les difficultés, il sont assurés de sa présence efficace. Ce n’est pas, comme on le dit trop souvent, une simple leçon sur la prière, mais sur la prière qui décide une rémission ou une exclusion du pécheur. Ici, Matthieu a peut-être voulu, sur les lèvres de Jésus, christianiser cette sentence juive ancienne : « Si deux hommes se trouvent ensemble et que les paroles de la Loi soient au milieu d’eux (comme sujet d’entretien), la Présence (de Dieu) réside au milieu d’eux. » Notons comment l’évangéliste joue sur les nombres : il y avait deux ou trois témoins ; il y a ici deux ou trois chrétiens réunis pour prendre leur décision au nom de Jésus.



Matthieu tient donc pour un devoir des communautés chrétiennes la pratique de la « correction fraternelle ». Il insiste sur le climat de prière et sur la volonté d’agir au nom du Christ (et non au nom de la Loi) qui doivent souder ensemble tous ceux qui s’impliquent dans cette démarche grave.


* Une Église de pécheurs. « Aimez l’Église dans ses limites et dans ses défauts – et peut-être même de ses fautes – mais parce que c’est seulement en l’aimant que nous pourrons la guérir et faire resplendir sa beauté d’épouse du Christ » (Paul VI).



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