Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

24e dimanche ordinaire A (17 septembre 2017)




Ben Sirac 27, 30 – 28, 7 (Comment un homme pécheur ne pardonnerait-il pas ?)


Ben Sirac a tenu à Jérusalem une école de sagesse fréquentée par les jeunes des nouvelles classes aisées, des hautes affaires commerciales, classes dans lesquelles la concurrence ne fait guère de cadeaux. Il est maintenant, semble-t-il, à la retraite, et son livre résume de manière poétique ses années d’enseignement. Il lui arrive de souligner les implications de la sagesse dans les relations sociales. Ici, il s’attaque à la rancune de l’homme offensé, laquelle débouche sur la vengeance. Il prend d’emblée l’angle religieux : « De qui se venge, le Seigneur se vengera. » Le mieux est de pardonner, puis de prier.

Le sage recourt aussi à l’argument psychologique : quand je nourris de la colère contre un être humain, mon semblable, je manque de lucidité sur mes propres limites. En effet, si je prie pour être pardonné, c’est que je ne suis pas non plus sans reproche. Il a aussi le sens de la fragilité humaine, du déclin, de la mort, et au terme, d’un jugement de Dieu. Le dernier argument est plus théologique : il faut penser aux commandements qui interdisent la rancune (l’auteur songe sans doute à Lévitique 19, 17-18). Mieux vaut se soucier d’être en relation d’alliance avec Dieu que de se polariser sur les erreurs du prochain.

Ben Sirac a écrit vers 190 avant notre ère. Ainsi, l’appel au pardon des offenses n’est pas une invention chrétienne. La relation entre le pardon humain et le pardon divin (évangile) tire ses racines du judaïsme. Déjà, le Livre des Proverbes lance cet avertissement : « Ne dis pas : Comme il m’a fait, je lui ferai » (Proverbes 24, 29). Et le verset de Ben Sirac prépare directement la parabole du débiteur impitoyable : « Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors à ta prière, tes péchés seront remis. »




Romains 14, 7-9 (Nous vivons et nous mourons pour le Seigneur)


Les formules de Paul, en ce passage, se suffisent à elles-mêmes, tant elles sont fortes. Mais lorsqu’on les situe dans leur contexte d’origine, elles deviennent le fondement de tout effort œcuménique. Les chrétiens de Rome étaient divisés. Les uns, « les forts » ont trop bien entendu le message de Paul sur la liberté du chrétien par rapport à la Loi mosaïque. Les autres, « les faibles » restent en conscience attachés aux usages juifs, surtout les pratiques alimentaires (comparer 1 Corinthiens 8 – 10). Ils sont l’objet du mépris des « forts ». À tous, Paul demande de s’accueillir les uns les autres en s’oubliant eux-mêmes (Romains 14, 1 ; 15, 1.7).

De sa naissance à sa mort, le croyant met son point d’honneur à vivre d’une manière digne de Dieu, pour lui. Les pratiques rituelles comptent peu en regard de cette donnée fondamentale. Mieux encore, chacun doit penser que l’autre croyant vit avec la même conviction, et le respecter dans ses choix, ses manières de vivre. Cet autre, différent de moi, doit vivre pour le Seigneur, non pour mes idées.

Le but de la passion et de la résurrection fut de faire du Christ le Seigneur de toute l’histoire. Devant cette souveraineté universelle, que valent nos disputes momentanées sur ce qui deviendra bientôt sans importance ? La foi chrétienne exige une *décentration constante par rapport à notre égocentrisme. Paul écrira encore ceci aux Corinthiens : Le Christ « est mort pour tous, afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Corinthiens 5, 15).


* Décentration. « D’aucun amour naturel on ne passe de plain-pied à l’amour surnaturel. Il faut se perdre pour se trouver. Dialectique spirituelle, dont la rigueur s’impose à l’humanité comme à l’individu, c’est-à-dire à mon amour de l’homme et des hommes aussi bien qu’à mon amour pour moi-même. Loi de l’exode, loi de l’extase… Si nul ne doit s’évader de l’humanité, l’humanité tout entière doit mourir à elle-même en chacun de ses membres pour vivre, transfigurée, en Dieu. Il n’y a de fraternité définitive que dans une commune adoration. Gloria Dei, homo vivens [la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant] : mais l’homme n’accède à la vie, dans la seule société totale qui puisse être, que par le seul Soli Deo gloria [à Dieu seul, la gloire]. Telle est la Pâque universelle, qui prépare la Cité de Dieu » (Henri de Lubac).



Matthieu 18, 21-35 (Instructions pour la vie de l’Église. Pardonner sans mesure)


La fin du Discours sur l’Église, fin centrée sur le pardon, en vient aux frictions quotidiennes entre frères, « quand mon frère commettra des fautes contre moi ». Le texte comprend un dialogue entre Pierre et Jésus, puis une parabole, come la première partie du discours sachevait par une parabole, celle de la brebis perdue (Matthieu 18, 12-14).


Le dialogue


Dimanche dernier, Jésus évoquait le cas du pécheur en général et donnait des directives concrètes. Maintenant, au-delà de cette instruction pratique, on en vient à l’attitude profonde qui doit animer « les frères » dans leurs relations : « Quand mon frère commettra des fautes contre moi… »

Certes, les frères doivent se pardonner mutuellement leurs offenses. Ben Sirac le disait déjà (1ère lecture). Mais ira-t-on, demande Pierre, jusqu’à pardonner sept fois, chiffre parfait ? « Jusqu’à soixante-dix fois sept fois », répond Jésus. L’expression surenchérit sur un poème biblique au sujet d’un descendant de Caïn : « Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek soixante-dix-sept fois » (Genèse 4, 24). À la réaction en chaîne de la vengeance, Jésus oppose une fraternité disposée au pardon sans limite, à la différence de cet adage du Talmud : « On ne doit pas demander pardon à son prochain plus de trois fois » (Yoma 87a). Si Pierre se trouve ici mis en vedette, c’est que, depuis son investiture (cf. Matthieu 16, 19), il est, pour la communauté chrétienne, le porte-parole de l’enseignement de Jésus. La parabole du débiteur sans pitié complète la pensée de Jésus. Elle comprend deux phases : la fable, puis son application.


La parabole


Dans le Monde antique, on saisissait les biens du débiteur insolvable et, au besoin, on vendait comme esclaves le débiteur lui-même et sa famille pour couvrir la dette. La parabole joue sur la disproportion ahurissante entre les sommes en jeu. Et, comme dans les paraboles des rabbins, c’est un roi qui est mis en scène, une manière de suggérer que c’est Dieu souverain qui est impliqué. La fable se déroule en trois actes.

Acte I. Pour un ouvrier de l’époque, des centaines d’années auraient été nécessaires pour amasser la somme due. La promesse de « tout rembourser » est absurde. Pourtant, « saisi de pitié », le souverain tire un trait sur cette dette inouïe.

Acte II. L’heureux bénéficiaire de cette remise tombe sur un collégue auquel il rappelle une vieille dette, l’équivalent de quelque trois mois de salaire. Ici, nulle pitié. C’est la prison, jusqu’à ce que la famille du fautif puisse réaliser la somme due.

Acte III. La dureté du geste est rapportée au roi qui revient sur sa clémence et livre le courtisan à la torture. Si certains avaient de l’affection pour ce malheureux, il leur restait à collecter au plus vite le montant de la dette, avant que le bourreau n’ait trop abîmé sa victime. Vu l’énormité de la somme, la course est perdue d’avance.

La parabole trouve son sens dans la bouche même du souverain (dans ce qu’on appelle « la pointe » d’une parabole) : le débiteur devait remettre la dette de son collègue, infiniment moins élevée que la sienne propre, parce que lui-même bénéficiait d’une grâce inespérée. Le roi est à juste titre blessé dans son honneur parce que le triste individu a démontré sa totale incompréhension de la générosité dont il était l’objet.


L’application


L’application de la parabole n’a plus rien à voir avec le nombre de fois où il faut pardonner ; elle rejoint plutôt la prière du *Notre Père et son commentaire (cf. Matthieu 6, 12.14-15). Celui qui a entendu l’Évangile et s’est lié à Jésus se comprend lui-même comme un débiteur insolvable qui doit sa vie à la seule grâce de Dieu. S’il ne pardonne pas à son frère, sans calcul, du fond du cœur, il se montre indigne du Père céleste. Au terme, celui-ci ne comptabilisera nullement nos actes de pardon, mais il jugera notre intelligence pratique et nos efforts en ce sens.



* Le Notre Père et son commentaire. « À l’ordre de prier pour obtenir le pardon de nos péchés, le Seigneur a ajouté une loi qui nous impose un engagement précis : nous demandons que nos dettes soient remises, selon que nous-mêmes remettons à nos débiteurs. Nous devons savoir que nous ne pouvons pas obtenir ce que nous demandons à propos de nos péchés, si nous n’en faisons pas autant pour ceux qui ont péché envers nous (…) Le serviteur qui, après avoir été libéré de toute sa dette, ne voulut pas à son tour remettre celle de son compagnon de service est jeté en prison » (saint Cyprien, mort en 258).


Page précédente           Sommaire Paroles pour prier           Accueil site