Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

2e dimanche de l’Avent B (10 décembre 2017)




Isaïe 40, 1-5.9-11 (« Préparez le chemin du Seigneur »)


Le premier verbe (« consolez ») donne au livret d’Isaïe 40 à 55 son titre de « livre de la Consolation ». Vers l’an 550, le prophète, un anonyme, s’adresse à Jérusalem – « à son cœur », organe humain du discernement. Comme il convenait à une faute grave, Israël a payé « double part » (cf. Exode 22, 3). Mais l’Exil punitif s’achève à présent. C’est l’amnistie totale. Et le Seigneur va revenir à Jérusalem, comme un berger royal guidant le troupeau des exilés, agneaux et brebis, objets de sa tendresse.

« Une voix », celle de Dieu, proclame un nouvel Exode à travers le désert, de Babylone à Jérusalem. Dans l’Ancien Testament, le désert n’est pas le lieu des étendues sublimes qui font l’émotion des romantiques. C’est la zone de la non-vie et, en même temps, le point zéro d’où peut repartir la vie (comparer Osée 2, 16-17).

L’image du chemin à préparer évoque les grands travaux que l’on déployait pour paver une voie sacrée menant à la capitale les cortèges royaux triomphants. Le retour insespéré des captifs révélera la gloire de Dieu, sa présence lumineuse et sa puissance de Créateur, « quand la bouche du Seigneur a parlé. » Mais, en profondeur, « *le chemin du Seigneur », c’est la conduite même de Dieu (cf. Isaïe 55, 7-8) qui doit guider la vie des croyants. Pour Jean Baptiste, « le chemin du Seigneur » est la conversion qui doit accueillir le Messie. Jésus se présentera comme le Chemin (Jean 14, 6), et les Actes des Apôtres (9, 2) salueront le christianisme comme « la Voie ».

Du désert, le regard se porte vers Jérusalem. Le prophète reçoit mission, selon la Bible grecque, « d’évangéliser Sion », de porter la bonne nouvelle. Jusque là, ce verbe avait un sens profane, la nouvelle d’un avènement royal ou d’une victoire ; à présent, le verbe prend un sens religeux. Marc (1, 1) révélera que cet Évangile commence par la venue de Jésus, Christ et Fils de Dieu. Pour l’heure, c’est l’espérance que Dieu vient en personne, comme la nuée de gloire guidait le premier Exode (Exode 13, 21). Il est le Roi Berger qui prend soin des membres les plus faibles de son troupeau.


* Le chemin du Seigneur. Quand un groupe juif partira au désert et fondera la communauté de Qoumrân, au milieu du 2e siècle avant notre ère, c’est sur ce verset d’Isaïe que s’appuiera son « manifeste de fondation » : « Ils se sépareront de l’habitat des hommes d’iniquité, pour aller au désert afin d’y préparer sa Voie, selon ce qui est écrit : Dans le désert, préparez la Voie de ***, rendez droite dans la steppe une chaussée pour notre Dieu (Isaïe 40, 3). Cela [cette voie], c’est l’étude de la Loi qu’il a prescrite par la main de Moïse… » (Règle de la Communauté). Bien plus tard, Jean Baptiste reprendra le même verset comme résumé de sa mission. Cette fois, « préparer la Voie du Seigneur » n’est plus retourner à la Loi de Moïse, mais ouvrir les oreilles et les cœurs au Seigneur Jésus qui vient.



2 Pierre 3, 8-14 (« Nous attendons les cieux nouveaux et la terre nouvelle »)


Soixante ans après l’évangile de dimanche dernier, des sceptiques doutent de la venue du Seigneur. Ces chrétiens disent : « Où est la promesse de sa venue (en grec : parousia) ? Car depuis que les pères [= la 1ère génération chrétienne] sont morts, tout reste pareil depuis le début de la création » (2 Pierre 3, 4). Cette question implique une déviation morale insidieuse : il n’y aura aucune « parousie », aucun jugement : donc, suivons nos tendances, nos fantaisies.

Un disciple de Pierre, après la disparition de celui-ci, rédige au nom de ce dernier un testament qui veut répondre au problème du retard de la « Parousie », l’ultime venue glorieuse du Seigneur. Cette deuxième lettre de Pierre est, de l’avis de plusieurs spécialistes, le dernier en date des écrits du Nouveau Testament (vers l’an 100 ? 120 ?).

La page que nous propose la liturgie et qui veut répondre à ce problème, peut se répartir en trois phases : 1) La dimension du temps n’est pas la même chez Dieu et chez les humains (c’est la thèse de départ). 2) Le retard de la Parousie a un but ; nous laisser le temps de la conversion. 3) En même temps, cette Parousie inéluctable aura un caractère imprévisible et tragique devant bouleverser le cosmos en vue d’un monde nouveau. 4) Donc (exhortation finale), préparons-nous pour ce jour.

1. Pour le Seigneur, « mille ans sont comme un jour » (Psaume 89 [90], 4), le temps compte peu. Dieu, en son éternel présent domine la durée de l’histoire. Alors, pourquoi laisse-t-il perdurer celle-ci ? Pourquoi de vieilles légendes juives disent-elles qu’Adam a vécu presque mille ans ? Pour lui laisser le temps du repentir après la chute, répondent-elles !

2. Car ce qui semble du retard n’est que la patience du Seigneur qui attend notre conversion, comme l’enseignait la parabole du figuier en Luc 13, 6-8. Déjà le Livre de la Sagesse (11, 23) disait : « Seigneur, tu fermes les yeux sur les péchés des hommes, pour qu’ils se convertissent » (comparer Sagesse 12, 10, à propos de la modération divine à l’égard des méchants Cananéens). Voir, à l’origine de cette idée : Exode 34, 6-7.

3. Pourtant, le grand Jour reste imprévisible ; il « viendra comme un voleur », dit la catéchèse primitive traditionnelle (1 Thessaloniciens 5, 2 ; Matthieu 24, 43-45) reprise par notre épître. Férus à la fois d’apocalypses juives (cf. Daniel 7, 9-10, évoquant le feu du trône divin) et de philosophie gréco-romaine, les destinataires de 2 Pierre pensaient que l’univers, sous un déluge de feu, subirait une profonde transformation, et l’auteur partage ces représentations. En fait, cette conflagration universelle n’est pas le dernier mot. Telle un gigantestque essartage, elle vise l’apparition d’un monde nouveau : « un ciel nouveau et une terre nouvelle », selon l’expression tirée d’Isaïe 65, 17 et 66, 22 expression que reprend aussi Apocalypse 21, 1. Au cœur de cette page de l’épître, trois points méritent l’attention.

a) Du point de vue culturel, poétique et théologique, l’auteur établit un schéma « descendant » : les cieux, en haut, disparaissent ; les éléments ignés, entre ciel et terre, sont détruits. Ces « éléments », selon le mot grec, sont à la fois des astres et des êtres spirituels, tantôt favorables aux humains, tantôt hostiles à leur égard. Vient enfin, en-dessous, la terre vouée à cet incendie cosmique.

b) « Vous qui attendez avec tant d’impatience le jour de Dieu » (v. 12). Le ton est ironique, semble-t-il, puisque les correspondants de l’épître n’attendent plus la « Parousie ». Notons un point étonnant : l’expression « le jour de Dieu » est originale. Plus haut (v. 10) on parlait du « jour du Seigneur », cliché traditionnel dans l’Ancien Testament et que le Nouveau Testament appliquait à la Parousie du Seigneur Jésus (cf. 1 Thessaloniciens 5, 2 ; 1 Corinthiens 1, 8). Jour du Seigneur, jour de Dieu : dans la théologie chrétienne, la deuxième Lettre de Pierre, en joignant ces deux expressions, aura fait un pas de plus dans la proclamation de la divinité du Christ.

c) Ce jour sera la grande « évaluation » de l’histoire de la communauté humaine et de chaque personne. C’est pourquoi cette perspective exige de nous une « sainteté de vie » et la piété (« respect de Dieu »), dans l’attente de la « justice » qui marquera le monde renouvelé.

4. C’est sur ce point que rejaillit l’exhortation qui suit. Face à cette échéance, il s’agit d’être « nets (littéralement : sans tache), moralement « irréprochables » ; et tout cela « dans la paix », c’est-à-dire sans stress et sans divisions stériles entre nous au sujet des modalités de la fin de l’histoire



Le « pseudo-Pierre », auteur de ce document, peut faire sourire lorsqu’il parle de fracas, de désintégration et de conflagration universelles. Il parle selon les représentations et la culture de de son temps. Nous aussi, nous avons nos mythes : une catastrophe écologique mondiale, une explosion atomique à l’échelle de la planète, chaque terreur chassant l’autre. Au-delà des représentations culturelles, le message de l’épître reste celui-ci, un message d’espérance : le ciel nouveau et la terre nouvelle seront un monde de justice. Nous nous y préparons par une conversion à la sainteté, sans stress, « dans la paix ».



Marc 1, 1-8 (Jean Baptiste annonce la venue du Seigneur)


Chaque année, le 2e dimanche de l’Avent présente Jean Baptiste qui invite à la conversion pour préparer la venue du Seigneur, non seulement à Noël, mais surtout au terme de notre vie et de l’histoire humaine. Cette année, vient d’abord un titre général : « commencement de la Bonne Nouvelle ». Ce titre fait de l’évangile de Marc le guide d’un Avent qu’est toute notre vie. La Bonne Nouvelle de la venue de Dieu (1ère lecture) s’accomplit dans le destin tragique de Jésus. Ce destin n’est que « le commencement » de notre aventure, notre découverte de Jésus comme Christ et Fils de Dieu. Avec bien du mal, Pierre découvrira que Jésus est le Christ, Messie porteur des bienfaits de Dieu (Marc 8, 29). Il n’a fait que la moitié du chemin. Il ne comprend pas que le Christ nous libère en assumant la souffrance humaine (8, 31-33). C’est le centurion païen, étranger aux disciples attitrés qui, selon l’ironie de Marc, confessera Jésus comme Fils de Dieu, devant l’énigme du Calvaire (15, 39). Ce sont les disciples attitrés qui auraient dû se trouver au pied de la croix ; mais ils ont fui (Mc 14, 50). En fait, le récit de Marc, en ses seize chapitres, n’est que le « commencement de la Bonne Nouvelle », car celle-ci ne trouve sa vraie dimension que dans sa réception par les croyants, les lecteurs de l’évangile. C’est ce que souligne saint Paul au début de son épître aux Romains (Rm 1, 1-7), et Marc en est le fidèle porte-parole. Au seuil de son évangile, Marc dépeint le Baptiste : son rapport à l’Écriture, sa mission baptismale et sa situation de Précurseur du Christ.


Jean, le Prophète


À la différence de Matthieu et de Luc, et avant même de nommer Jean, Marc cite l’Écriture pour situer d’emblée la mission du Baptiste. La référence au livre du prophète Isaïe renvoie à la deuxième phrase : « À travers le désert, une voix crie... » Tous les évangélistes citent ce passage (Isaïe 40, 3, 1ère lecture). Ils signifient par là que Jésus va prendre la tête du nouvel Exode de notre libération et que le Baptiste prépare cet événement. Mais le dossier recueilli par Marc préface Isaïe 40, 3 par Malachie 3, 1 « Voici que j’envoie mon messager. » Selon Malachie 3, 23, ce messager serait Élie revenant à la fin des temps pour préparer le Jour du Seigneur. Cet Élie est Jean Baptiste (Matthieu 17, 11-13) l’ultime prophète.


Jean, le Baptiste


Le désert évoquait l’Exode des Hébreux et, nouvel Exode (1ère lecture), le retour des exilés de Babylone. Le Jourdain rappelait l’entrée en Terre promise (Jos 4). Voilà les symboles en place pour annoncer une nouvelle route de liberté sous la conduite du Seigneur, une nouvelle alliance, non pas comme l’ancienne alliance trahie par les révoltes d’Israël au désert. Il ne manque plus que le pardon de Dieu, un trait tiré sur le passé (voir Jérémie 31, 31-34). Pour cela, Dieu ne demande que le repentir des hommes, signifié par la soumission au baptême de Jean. Marc ignore les exhortations baptismales qu’en Matthieu et Luc, Jean adresse aux foules. En vrai prophète, et comme tout prophète chrétien, le Baptiste se fait transparent à la mission du Christ. C’est pourquoi, répétons-le, chez Marc, le Précurseur, à la différence de la source reprise par Matthieu et Luc, n’a pas de message personnel à délivrer.

En tant que « voix », Jean doit s’effacer devant la Parole, devant le Christ, selon cette sublime méditation de saint Augustin : « Jean est la voix provisoire ; le Christ était, au commencement, la Parole éternelle. (…) Si je pense à ce que je vais dire, la parole existe déjà dans mon cœur. Mais si je veux te parler, j’ai souci de rendre présent à ton cœur ce qui l’est déjà au mien : alors, cherchant comment pourra t’atteindre et résider en toi cette parole qui m’habite, j’ai recours à la voix, et avec elle je te parle. Son bruit te communique ma parole et son sens ; et puis, quand c’est fini, il s’efface, tandis que mon verbe qu’il t’a apporté est désormais en toi, sans m’avoir quitté. » Jean n’est qu’un Précurseur.


Jean, le Précurseur


L’habit de poil était l’uniforme des prophètes, selon Zacharie 13, 4. Par sa ceinture de cuir, Jean est identifié au prophète Élie, vêtu du même costume (cf. 2 Rois 1, 8). L’expression « celui qui vient derrière moi » désignait un disciple dans les écoles juives. Car Jésus commença sa mission comme disciple du Baptiste (cf. Jean 3, 26). Mais Jean renverse ici les rôles. Dans la tradition juive ancienne, un maître pouvait demander à son disciple tous les services domestiques, sauf celui de le chausser et de le déchausser – ce qui était un travail servile. Selon la parole du Baptiste, ce dernier s’estime moindre qu’un esclave vis-à-vis de son ex-disciple : Jésus.

Jean s’incline donc. Il reconnaît la supériorité du futur baptême de Jésus, dans l’Esprit Saint. Dieu l’avait promis : « Je verserai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés... Je mettrai en vous mon Esprit » (Ézékiel 36, 25-27). C’est par Jésus qu’adviendra cet événement décisif.


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