Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

31e dimanche ordinaire C (3 novembre 2019)



Sagesse 11, 23 – 12, 2 (Dieu aime toutes ses créatures)


Le Sage juif d’Alexandrie, vers 50 avant notre ère, consacre la dernière partie de son ouvrage à une méditation sur l’Exode d’Israël. Il vient de dénoncer les Égyptiens qui adorent des bêtes sans raison. Il constate avec ironie que Dieu aurait pu châtier leur idolâtrie en envoyant sur eux des animaux féroces, et non les simples moustiques et les grenouilles qui évoquent les plaies d’Égypte (cf. 11, 15-20).
Mais non, poursuit à présent le Sage ! Dieu a pitié de tous les hommes, sans discrimination, et de tout ce qui existe. Il les appelle à la vie; il est lui-même le Maitre « qui aime la vie » ; le mot grec que rend cette expression est un adjectif élégant : philopsuchos (ami de l’âme vivante).
Le Seigneur veille à la conservation des humains. Il les anime par son « souffle impérissable ». L’auteur, qui connaît si bien l’Ancien Testament, songe ici à l’Esprit créateur évoqué dans le Psaume 103[104], 29-30. Mais, pour d’éventuels lecteurs païens de son temps, il évoque peut-être en même temps la notion de cet esprit dans lequel les philosophes stoïciens voyaient le principe de l’unité de l’univers. Ainsi, Dieu apparaît comme le souverain idéal, équitable et bienveillant envers tous ses sujets. Il est aussi un éducateur patient qui reprend les fautifs, leur laisse le temps de revenir à la raison et d’aboutir à la foi reconnaissante dans le Seigneur. Ce Dieu patient, Zachée le rencontrera en Jésus (évangile de ce jour). Ajoutons que le Sage voit aussi en Dieu *un modèle d’humanité à imiter.

* Dieu, modèle d’humanité. Le Sage poursuit, un peu plus loin : « Par ton exemple, tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain (littéralement : « philanthrope »), et tu as pénétré tes fils d’une belle espérance : à ceux qui ont péché tu accordes la conversion » (Sagesse 12, 19). Dans le bel ordre de la création et de l’histoire, l’auteur voit donc une invitation à imiter la bonté de Dieu. Jésus aurait aimé trouver chez les scribes et les pharisiens, une semblable compréhension, lorsqu’il fréquentait les pécheurs et mangeait avec eux.



2 Thessaloniciens 1, 11 – 2, 2
(Préparer dans la paix la venue du Seigneur)


Les derniers dimanches de l’année liturgique orientent nos regards vers la venue ultime du Seigneur Jésus et ils préparent ainsi déjà le temps de l’Avent. Paul avait écrit aux Thessaloniciens, dans sa première lettre (cf. 1 Thessaloniciens 4, 13 – 5, 11), au sujet de la venue ultime du Seigneur, de sa « Parousie ». Quelques années plus tard, certains chrétiens ont déformé sa pensée, et un disciple doit corriger les déviations en écrivant une « Seconde Lettre ». Paul avait loué les Thessaloniciens pour leur « foi active » (1 Thessaloniciens 1, 3) qu’ils manifestaient au quotidien. Ici, l’auteur souhaite plutôt que les destinataires conquièrent cette foi active, qu’ils fassent le bien et que le Seigneur les trouve dignes de l’appel à l’attendre. Ainsi seulement sera-t-il content d’eux (il aura en eux sa gloire), et eux, contents de lui.
« Au sujet de la venue de notre Seigneur Jésus Christ », ces chrétiens ont entendu des « révélations » attribuées à Paul et ont lu des écrits mis sous le nom de Paul, annonçant *une proche Parousie. Tout cela a plongé certains chrétiens dans une excitation malsaine et les a conduits à une attente passive, à une démission du travail quotidien. D’autres déviants, reflétés par la 2e Lettre de Pierre, estimaient, eux, que la Parousie était derrière eux, qu’il n’y avait plus rien à attendre.
Le chrétien équilibré garde sur son horizon la certitude de la venue du Seigneur qui achèvera notre histoire et lui donnera tout son sens. Mais il s’agit d’une attente aimante qui se traduit par une foi active et l’accomplissement quotidien du bien.

*Une proche Parousie ? « Un instant apparu parmi nous, le Messie ne s’est laissé voir et toucher que pour se perdre, une fois encore, plus lumineux et plus ineffable, dans les profondeurs de l’avenir. Il est venu. Mais maintenant, nous devons l’attendre encore et de nouveau – non plus un petit groupe choisi seulement, mais tous les hommes – plus que jamais. Le Seigneur Jésus ne viendra vite que si nous l’attendons beaucoup. C’est une accumulation de désirs qui doit faire éclater la Parousie » (P. Teilhard de Chardin).




Luc 19, 1-10 (Zachée : la conversion d’un riche)


Avec cette étape à Jéricho, le voyage de Jésus vers Jérusalem touche à sa fin. À l’entrée de la ville, le mendiant aveugle a été guéri et sauvé par celui qui a confessé Jésus comme « Fils de David » et « Seigneur » (Luc 18, 35-43). Voici à présent la visite chez Zachée. Le personnage n’est pas un de ces publicains anonymes qui ont défilé au long de l’évangile, mais un « chef » dans la corporation, et un riche ; car l’autorité romaine, pourvu qu’elle y trouve son compte, fermait les yeux sur la manière dont ces percepteurs fixaient les montants de l’impôt. Or on sait combien, pour Luc, l’argent mal géré peut faire obstacle aux appels de Dieu (cf. Luc 18, 18-27).

Deux initiatives croisées
Le désir ambigu « de voir qui est Jésus » habite si fort Zachée que, perdant toute retenue, l’homme de petite taille retrouve son ardeur juvénile pour aller se percher sur un arbre et bien voir le cortège. Mais l’initiative décisive vient de Jésus qui fait de cette rencontre un événement pressant (« descends vite »), un événement porteur de salut. Chez Luc, le mot « aujourd’hui » représente, dès Luc 4, 21, l’irruption actuelle de la grâce divine et du salut. Et, ici, dans sa décision de se rendre chez Zachée, Jésus déclare : « il faut ». Dans les évangiles, ce verbe impersonnel représente la volonté de Dieu dans la vie de Jésus, jusque dans les annonces de sa Passion (par exemple Luc 9, 22 ou 24, 26). L’empressement et la joie de Zachée soulignent une dernière fois dans cet évangile la relation de confiance entre *Jésus et les pécheurs. Ce ne sont plus, à présent, les scribes et les pharisiens qui s’insurgent contre de telles fréquentations des pécheurs, mais, selon un élargissement d’auditoire qu’affectionne Luc, « tous », un « tous » qui englobe peut-être certains disciples chrétiens, comme on le soupçonnait sous les trois paraboles de la miséricorde (Luc 15).

La rencontre
La seconde initiative de Zachée, une fois à la maison, ne s’adresse pas à un rabbi, mais « au Seigneur », c’est-à-dire, selon les anticipations symboliques de Luc, au Maître ressuscité de l’Église à venir. L’hôte exprime une double conversion : il s’engage à partager avec les pauvres la moitié de son avoir (pourquoi pas ?) ; et, sur le reste, il rendra au quadruple ce qu’il a pu extorquer dans ses fonctions de chef publicain (quatre moutons pour un mouton volé, dit la Loi, en Exode 21, 37). Bien sûr, cette promesse de restitution, de la part d’un chef publicain qui a dû extorquer tant de contribuables, s’avère illusoire. Mais Jésus s’en tient aux sincères intentions et à la joie de celui qui le reçoit. Nous sommes à l’opposé d’un épisode précédent, d’une autre rencontre de Jésus, celle d’un notable juste : « L’homme devint profondément triste, car il était très riche » (Luc 18, 23).

L’aujourd’hui du salut
Jésus conclut l’événement. Par cette rencontre et par le repentir du riche pécheur, c’est « l’aujourd’hui » du salut qui se produit. La prochaine et dernière fois que Jésus prononcera cet adverbe, ce sera au calvaire, à l’adresse du criminel repenti : « Aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis » (Luc 23, 43). De quelque manière, l’histoire de Zachée anticipe le fruit de la croix du Christ.
Pour l’heure, le pécheur a cru et grâce au pardon de Jésus, il est pleinement redevenu « fils d'Abraham ». Jésus avait guéri une femme « possédée par un esprit mauvais ». En la délivrant, il l’avait, elle aussi, rétablie dans sa dignité de « fille d'Abraham » (Luc 13, 10-17). C'est bien la relation avec Jésus qui nous fait membres du Peuple de Dieu. Dans le contexte historique de l’évangile de Luc, les vrais enfants d’Abraham, issus du peuple juif sont celles et ceux qui se tournent vers Jésus pour être sauvés et physiquemment et spirituellement.

* Jésus et les pécheurs. « La sympathie de Jésus était particulièrement marquée à l’égard de ceux qui souffraient d’un sentiment maladif de culpabilité. Son affirmation “Tes péchés son pardonnés” leur rendait le respect d’eux-mêmes et libérait leur énergie morale. Mais cette affirmation ne cherchait pas à faire croire que le sentiment de culpabilité fût en lui-même illusion morbide, ni que les patients se fissent du souci en vain. Leur acceptation du pardon signifiait à la fois qu’ils reconnaissaient une règle morale à laquelle ils avaient failli et qu’ils avaient l’intention de s’amender. Que Jésus ait suscité non seulement l’intention, mais le changement effectif de la volonté, on le perçoit dans ces récits. » (C. H. Dodd)



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