Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

31e dimanche ordinaire B (4 novembre 2018)




Deutéronome 6, 2-6 (« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu »)


Le passage du Deutéronome lu aujourd’hui appartient à une série de commentaires illustrant la transmission des Dix Commandements (Deutéronome 5, 1-22). Il s’agit ici de l’ouverture du Shema Israel « Écoute, Israël… », c’est-à-dire la confession de foi d’Israël répétée quotidiennenment dans la prière juive. Elle a pour pendant le Notre Père des chrétiens et la récitation de la première sourate du Coran chez les musulmans. De manière fraternelle, notre Liturgie des Heures assigne aux complies du samedi soir, le soir du sabbat juif, la lecture de Deutéronome 6, 4-8.

L’évocation du Shema veut introduire la conversation paisible entre Jésus et le scribe venu l’interroger sur « le premier commandement » (évangile). Que le Shema soit la clé de voûte de la religion d’Israël, se constate dans le récit du *martyre de Rabbi Akiba, un maître juif qui, ayant pris parti contre Rome dans la deuxième Guerre juive (en 132-135), fut condamné à être écorché vif à l’aide de peignes de fer servant à carder la laine.

L’ensemble de cette page du Deutéronome rappelle que l’observance du Décalogue est source de bonheur, de génération en génération, qu’elle assure une longévité assimilée à la bénédiction divine et assortie de bonheur et de fécondité sur la Terre promise. La promesse est quelque peu idyllique. La fin du livre modérera cet optimisme par l’exigence de la fidélité envers Dieu : « Si ton cœur se détourne, si tu n’écoutes pas et si tu te laisses entraîner à te prosterner devant d’autres dieux et à les servir, je vous déclare aujourd’hui que vous ne vivrez pas de longs jours sur la terre où vous pénétrerez… » (Deutéronome 30, 17-18).


* Le martyre de Rabbi Akiba. « Comme on faisait sortir Rabbi Akiba pour l’exécuter, c’était l’heure de réciter le Shema Israël Tandis qu’on lacérait sa chair avec des peignes de fer, il s’appliquait à accepter avec amour le joug du royaume des Cieux. Ses disciples lui demandaient : Jusqu’à quand prieras-tu, notre maître ? Il leur dit : Toute ma vie, j’ai été troublé par cette phrase : Tu aimeras le Seigneur de toute ton âme [Dt 6, 4], c’est-à-dire même s’il prend ton âme [= ta vie]. Je me demandais quand je pourrais accomplir cela. À présent que c’est à ma portée, comment ne l’accomplirais-je pas ? Comme il prononçait l’Unique, en prolongeant le mot, il expira. Une voix sortit du ciel et dit : Béni es-tu, Rabbi Akiba, car tu es déjà dans le monde à venir ! » (Berakot 61b).




Hébreux 7, 23-28 (« Le sacerdoce qui ne passe pas »)


Continuant à s’inspirer de la figure légendaire du grand prêtre Melkisédek (cf. dimanche dernier), la Lettre aux Hébreux disserte encore sur la valeur du sacerdoce éternel du Christ. Il l’oppose au destin mortel des prêtres juifs, descendants d’Aaron (cf. dimanche dernier). Ceux-ci, dès l’origine, appartenaient à une engeance de pécheurs, comme on le voit déjà dans l’épisode où le frère aîné de Moïse est à l’initiative de l’affaire du veau d’or (Exode 32, 1-5). Notons que notre auteur n’évoque jamais cet épisode biblique navrant qui lui eût plutôt été utile dans sa démonstration. Mais, en fait, les synagogues palestiniennes de son temps se refusaient à traduire ce passage biblique dans la langue véhiculaire, l’araméen, afin de ne point déshonorer les ancêtres hébreux du désert.

Le Christ, lui, est le « Fils ». Il a reçu sa vocation sacerdotale depuis toute éternité, en tant que « reflet resplendissant de la gloire du Père, expression parfaite de son être » (Hébreux 1, 3). Il n’a pas besoin, à la différence des prêtres « aaroniques », de se faire pardonner d’hypothétiques péchés. Son « sacerdoce qui ne passe pas » entre en vigueur par l’offrande de soi-même en la Passion. Car telle est la limite du sacerdoce ancien : si les sacrifices du Temple visent le pardon des péchés, le grand prêtre devrait offrir sa propre vie, réellement, pour la rédemption du peuple qu’il représente. Mais ce serait simplement un suicide, n’apportant rien.

Que Dieu se soit engagé envers le Fils « par serment » est un renvoi au Psaume 109 [110], 4 : « Le Seigneu l’a juré dans un serment irrévocable : tu es prêtre à jamais selon l’ordre de Melkisédek. »



Marc 12, 28b-34 (Le grand commandement)


À la suite de la guérison de l’aveugle Bartimée, Jésus est entré à Jérusalem pour y subir la Passion, après un bref ministère dans cette ville. Des quatre controverses opposant Jésus aux autorités juives, la liturgie retient la troisième qui, à vrai dire, est plutôt un dialogue positif dont Matthieu 22, 34-40 gommera l’aspect sympathique. Dans le contexte de Marc, le scribe, sans doute de mouvance pharisienne, se rend auprès de Jésus. Apparemment, il est satisfait de la manière (Marc 12, 28a) dont Jésus vient de fermer la bouche des Sadducéens qui nient la résurrection des morts (Marc 12, 18-27).


La question


La question de ce docteur de la Loi, « quel est le premier de tous les commandements », rejoint les préoccupations de certains de ses collègues. En effet, s’ils pouvaient à l’infini discuter de détails casuistiques (voir Marc 7, 1-11 et Matthieu 23, 16-26), ils cherchaient aussi à élaborer des principes simples résumant le contenu et l’observance de la législation mosaïque.


La réponse de Jésus


Jésus, en sa réponse, renvoie à la confession de foi Shema Israel (« Écoute, Israël », Deutéronome 6, 2-5, cf. 1ère lecture) qui ordonne l’amour de Dieu ; il ajoute une citation de Lévitique 19, 18 commandant l’amour du prochain. On aimera Dieu à l’infini, de tout son cœur (siège des pensées et des projets), de toute son intelligence (siège du discernement), de toute sa force (vigueur physique). L’amour que l’on porte au prochain se mesurera à l’amour que l’on se porte à soi-même, que l’on doit se porter à soi-même. Ainsi, j’aime mon prochain, parce que Dieu l’aime comme il m’aime. En d’autres termes, l’amour du prochain fait partie intégrante de mon amour envers Dieu.


Le rebondissement du dialogue


Le scribe rencontré donne tout à fait raison à Jésus qui, lui, reconnaît en cet homme une réelle proximité avec le Royaume de Dieu qu’il annonce. Le docteur ajoute une réflexion qui s’inpire du livre d’Osée (6, 6) où le Seigneur s’exprime en ces termes, en deux vers synonymes : « C’est l’amour que je désire, et non les sacrifices, la connaissance de Dieu, plutôt que les holocaustes. » C’est par ce même verset que, selon Matthieu 9, 13, Jésus exprime son amour miséricordieux envers les pécheurs. Ainsi, selon la mise en scène de Marc et en ce double commandement, il y a une parenté fondamentale entre les valeurs juives et les valeurs chrétiennes. Au reste, les auditeurs ont saisi la leçon, puisque, au terme, « personne n’osait plus l’interroger ».

Ce rapprochement pourrait encore se simplifier à travers la Règle d’or : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : voilà la Loi et les Prophètes » (Matthieu 7, 12). Cette maxime a pour sœur celle Rabbi Hillel, quasiment contemporain de Jésus : « Ce qui te plaît, ne le fais pas à autrui : voilà toute la Loi. Tout le reste n’est que commentaire » (Talmud).


Une leçon sur Jésus ?


Répétons-le, notre évangile d’aujourd’hui s’inscrit dans une série de quatre « controverses » rassemblées par Marc en son chapitre 12. Elles se situent quelques jours avant le vendredi saint. Elles concernent donc aussi la personne de Jésus, ses orientations décisives au moment d’entrer dans le mystère de sa croix et de sa résurrection.

La controverse sur l’impôt dû à César (Marc 12, 13-17) annonce que Jésus ne mourra pas pour des raisons politiques, mais par fidélité à Dieu. Le débat avec les Sadducéens sur la résurrection (12, 18-27) sous-entend la foi et l’espérance qui le soutiennent lui-même au seuil de son sacrifice. La discussion sur le premier commandement (12, 28-34) va au fond des raisons de la Passion : l’amour total de celui qui va mourir pour Dieu et pour ses frères. L’affirmation, enfin, de la supériorité du Messie qui est Seigneur de David (12, 35-37) annonce le triomphe de la résurrection. Au terme de ces affrontements et tandis que les autorités juives préparent la perte de Jésus, l’évangéliste ménage une dernière emblellie : « La foule nombreuse l’écoutait avec plaisir. »


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