Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

32e dimanche ordinaire B (11 novembre 2018)




1 Rois 17, 10-16 (La veuve de Sarepta)


En raison de son idolâtrie, de son culte du dieu Baal, le roi Akab de Samarie (875-853), le pays est condamné, par la voix du prophète Élie, à une longue sécheresse. Ce prophète vient de la Transjordanie et est bientôt lui-même victime de cette aridité qu’il a annoncée (1 Rois 17, 7). C’est pourquoi le Seigneur l’envoie hors de la Samarie, à Sarepta, dans l’actuel Liban où, promet-il, une veuve le logera et le nourrira (versets 8-9).

Mais cette femme, une des veuves ne vivant souvent à l’époque que d’aumônes, se trouve elle-même dans une grave disette. C’est une païenne, une cananéenne. Pourtant, à ses propres risques, elle accepte de nourrir d’abord avec ce qu’il lui reste celui qu’elle appellera « homme de Dieu » (verset 18). Elle fait confiance au Seigneur Dieu que sert Élie et, pour elle, va se renouveler en quelque sorte le miracle de la manne. La leçon première de l’épisode, pour sûr, est le bien récompensant l’hospitalité offerte à un envoyé de Dieu. Élie d’ailleurs fera encore davantage pour cette femme en ressuscitant son fils (1 Rois 17, 17-24).

La geste d’Élie, de 1 Rois 17 à 2 Rois 2, jusqu’à son ascension, a laissé une marque profonde dans la mémoire d’Israël. On attendait son retour pour la fin des temps (Malachie 3, 23-24). Matthieu (17, 10-13) saluera en Jean Baptiste ce retour, tandis qu’à travers maints détails, Luc verra en Jésus lui-même ce nouvel Élie (par exemple Luc 4, 25-26).

Mais si la liturgie d’aujourd’hui retient comme une évidence l’épisode de la veuve de Sarepta, c’est pour établir un parallèle avec la veuve de l’évangile dont Jésus dit : « Elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. »




Hébreux 9, 24-28 (Le sacerdoce du ciel)


Dans sa réflexion sur le Christ grand prêtre la Lettre aux Hébreux avance de nouveaux arguments, fort subtils, que nous essayons d’élucider (si possible !) en quatre étapes.

1. L’auteur suit une imagerie fréquente dans les apocalypses juives de son époque. Il oppose le Temple terrestre de Jérusalem « fait de mains d’hommes » et le Sanctuaire céleste (voir déjà Marc 14, 58), sanctuaire « véritable », dont le batîment terrestre n’est qu’une « copie » ou, meilleure traduction, « une esquisse ». Entendons par là, le plan que trace un architecte avant de passer à la réalisation concrète de son projet.

2. L’arrière-fond du texte est la célébration du Kippour (fête et jeûne des Expiations, jour des *baskets), à l’automne. Ce jour-là seulement, le grand prêtre pénétrait une fois par an dans le Saint des Saints, en présence de Dieu. Ce jour-là, il offrait un solennel sacrifice pour le pardon des péchés d’Israël. Pour cela, il oignait du sang des victimes l’autel, lieu de la présence de Dieu. Comprenons le symbole : la mise à mort de l’animal sacrifié représentait le sort mérité par le peuple pécheur ; mais le contact de ce sang avec l’autel signifiait une reviviscence, un retour à la vie dû à la miséricorde divine.

3. Ce cadre cultuel, notre auteur l’admet. Mais, selon lui, grâce à la Passion du Christ, ce symbole est devenu réalité, en un accomplissement définitif, « une fois pour toutes ».

4. L’auteur ajoute une note importante. Ce Christ, à l’instar du Melkisédek des légendes juives anciennes, achèvera sa mission sacerdotale lorsqu’il viendra « une seconde fois », c’est-à-dire à la fin de l’histoire, pour sauver définitivement ceux qui mettent en lui leur espérance. Ce terme, bien sûr, reste pour nous fort mystérieux.


* Les baskets du Kippour. Si un chrétien de France se voit gentiment invité à venir à la synagogue le jour du Kippour, il s’étonnera peut-être de voir ses frères juifs chaussés de baskets. La plupart d’entre eux ne savent pas pourquoi. Simplement, comme dans certains usages chrétiens non raisonnés, « c’est la coutume », dit-on… En fait, il s’agit de respecter le vieux rituel ordonnant que, ce jour-là, on ne se rend pas à la synagogue chaussé de sandales de cuir. Les baskets n’ont pas de cuir. À l’origine, le rituel voulait dire que l’on y venait pieds nus.



Marc 12, 38-44 (L’ostentation des scribes – L’aumône de la pauvre veuve)


L’obole de la veuve ! Le mot grec « obole » est passé en français pour désigner une modeste offrande. En jouant sur des équivalences monétaires toujours difficiles à établir, disons que cette veuve met dans le tronc deux pièces de cinquante centimes d’euros.

Il serait dommage de s’en tenir à la lecture brève proposée par la liturgie. En effet, le geste de la pauvre femme vaut par la comparaison avec l’attitude des scribes dénoncée par Jésus.


L’ostentation des scribes


Les scribes sont des spécialistes de la Loi mosaïque. Ils exercent leurs talents d’éducateurs dans les écoles, leur connaissance juridique dans les tribunaux et leur piété dans les homélies à la synagogue, le jour du sabbat. Bref, ils sont honorés par le peuple en raison de leurs compétences. Jésus lui-même (cf. dimanche dernier) entretient de bonnes relations avec certains d’entre eux.

Mais, forts de leur renommée, ils risquent de céder à une sorte de gloriole « ecclésiastique » dans leur manière de se vêtir, dans le plaisir de se voir saluer avec affectation, de se faire admirer dans la posture de leur prière et de rechercher partout les premières places. Par-dessus tout et comme accrochage avec la séquence suivante, Jésus leur reproche de dévorer, littéralement « les maisons des veuves ». Ces veuves, rappelons-le, ne bénéficiaient d’aucune assurance sociale. Elles devaient quémander une assistance et il était aisé pour certains scribes peu scrupuleux de subvenir aux besoins de ces pauvres femmes, en leur extorquant le peu qu’elles avaient, sous le couvert d’une sorte de mise en tutelle. Ce qui, chez eux, constitue une cruelle contradiction avec la façade qu’ils se donnent d’hommes de prière.


L’obole de la veuve


Depuis son entrée dans la ville de Jérusalem, c’est dans le Temple que Jésus enseigne, à travers ses controverses avec les autorités religieuses. Voici venu à présent le moment de la rupture. Après les reproches adressées aux scribes et l’admiration du geste de la modeste veuve, le Maître va quitter désormais le lieu saint. C’est depuis le mont des Oliviers, avec son si beau panorama sur le Temple, qu’il va prononcer, selon l’évangile de dimanche prochain – passage hélas amputé par le lectionnaire – l’annonce de la destruction du Temple et sa prophétie sur la fin des temps.

D’abord, en spectateur distrait, Jésus voit les gens versant leurs dons dans le Trésor du Temple, surtout les riches exhibant de gros paquets de pièces. Notons que ce « Trésor » était une véritable banque nationale. Non seulement elle couvrait les frais du culte, mais elle servait aussi à financer les travaux publics de la ville sainte. Elle avait sa propre monnaie, d’où l’office des changeurs (Marc 11, 15). Ces sommes importantes attisaient la convoitise des autorités occupantes, comme on le voit dans l’aventure d’Héliodore (2 Maccabées 3). Et, en l’an 66 de notre ère, c’est le procurateur romain Florus qui déclenchera la guerre juive contre Rome en prétendant s’emparer du Trésor, pour cause d’impôts impayés.

Pour l’heure, c’est le geste de la pauvre femme qui retient tout à coup l’attention de Jésus. Les riches versent de manière ostentatoire des sommes qui n’entament guère leur « standing ». La veuve, elle, se présente ainsi, selon une traduction littérale : « De son manque, elle a jeté tout ce qu’elle avait, son entier moyen de vivre. ». Elle a produit, à l’évidence, un acte de de piété toute gratuite, à l’opposé des scribes dénoncés comme imbus d’eux-mêmes.


Une double leçon


1. Suite à cette scène, Jésus convoque ses disciples en une formule solennelle : « Amen, je vous le dis… » Il ne s’adresse pas à la veuve et sa brève intervention vise surtout à opposer un don sans calcul à l’attitude égoïste des autorités religieuses qui, sans s’impliquer vraiement elles-mêmes, enseiugnaient aux fidèles à faire actte de générosité. L’épisode est ironique. Dans sa piété simple et sincère, la femme a tout donné à Dieu, mais dans un Temple dont Jésus va annoncer la destruction, en raison de la faillite d’un certain régime religieux.

« Elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre… » Tout risquer, comme sur un « coup de poker », le pouvons-nous ? Pour qui ? Pour quoi ?

2. C’est à son propre propos que Jésus parle dans cette page d’évangile. Bientôt, c’est de son « manque », de son indigernce, de toute sa vie, qu’il va accepter la Passion pour s’offrir « en rançon pour la multitude » (Marc 10, 45).


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