Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

3e dimanche de l’Avent A (15 décembre 2019)




Isaïe 35, 1-6a.10 (Les merveilles du salut à venir)


Combien de prisonniers de guerre renoncent, au dernier moment, à l’évasion ! Car la captivité assure une relative sécurité. Se libérer exige toujours de traverser « le désert et la terre de la soif ». Et certains flanchent, tels les Israélites exilés à Babylone, alors qu’il devenait évident que Babylone allait être écrasée par Cyrus le Mède et que, selon la politique de ce dernier, les déportés allaient pouvoir rentrer chez eux.

Un prophète anonyme, dont le poème s’est glissé dans le livre d'Isaïe, analyse cette situation. Oui, Dieu va libérer son peuple, en *roi vainqueur prenant la tête du retour. Le désert à traverser ne sera pas l’enfer : il fleurira, aussi fertile que le Liban, le vignoble du Carmel ou la plaine de Sarône. Une seule chose manque : la confiance. Les mains des déportés défaillent, leurs genoux fléchissent. Leurs yeux sont aveugles, leurs oreilles sourdes et leur bouche muette face au salut que, pourtant, Dieu prépare en affaiblissant Babylone.

Quand les adeptes de Jean Baptiste se demandent si Jésus est bien celui que leur maître a patronné, les évangiles invoquent ce poème d’Isaïe annonçant en Jésus le guérisseur des aveugles, des sourds, des muets, des estropiés (voir Matthieu 11, 2-6). Le tout est de savoir quel Messie nous attendons : un juge implacable ou un sauveur ?


*Le Roi. Comme roi, Dieu se doit de libérer ses sujets emmenés en captivité. Car l’Orient ancien attribuait au roi la mission de défendre le pauvre, le faible, contre le puissant et l’oppresseur. Le souverain idéal sera l’œil de l’aveugle, le soutien des accablés, le protecteur de l'étranger. Le Psaume 145 qui prolonge la 1ère lecture chante ainsi la royauté de Dieu ; il annonce les signes de libération que Jésus accomplira; il nous invite à partager l'amour du Christ pour les petits.




Jacques 5, 7-10 (« Ayez de la patience : la venue du Seigneur est proche »)


La communauté chrétienne à laquelle s’adresse Jacques, « le frère du Seigneur » (cf. Galates 1, 19), connaît bien des troubles : médisances entre frères (Jacques 4, 11-12), rapacité dans les affaires (4, 13-17), injustice envers les ouvriers agricoles (5, 1-5). Ceux qui vivent en justes dans cette ambiance risquent de *s’impatienter et de se faire justice eux-mêmes.

L’auteur replace alors la vie chrétienne sous l’horizon de « la venue du Seigneur ». Il évoque d’abord l’expérience du cultivateur et il appelle à la patience, à l’endurance, à la fermeté, ces vertus typiques de l’attente, de l’époque liturgique de l’Avent.

On en vient au point sensible : inutile de « gémir » en accusations « les uns contre les autres ». dans les conflits sociaux. Agir ainsi, c'est s’ériger en juge, c’est-à-dire pendre la place de Dieu et par conséquent s’exposer à être jugé par lui (comparer Matthieu 7, 1-2). Or « le Juge est à notre porte », prêt à intervenir, comme en Marc 13, 29.

L’auteur ajoute un autre modèle d’endurance, celui des prophètes qui avaient payé de leur vie, selon les légendes juives anciennes, leur fidélité à la parole de Dieu. Matthieu 23, 29-31 fait écho à cette tradition. Cet exemple vise surtout les justes qui s’impatientent parce que leur rectitude ne leur crée que des ennuis. Jésus avait prévu de telles épreuves (cf. Matthieu 5, 11-12).



*Patience et impatience. « Savez-vous ce que c’est que d’attendre un ami, d’attendre qu’il vienne, et de la voir tarder ? Savez-vous ce que c’est que d’être dans une compagnie qui vous déplaît, et de désirer que le temps passe et que l’heure sonne où vous pourrez reprendre votre liberté ? (…) Savez-vous ce que c’est que d’avoir un ami au loin, d’attendre de ses nouvelles et de vous demander jour après jour ce qu’il fait en ce moment, et s’il est bien portant ? (…) Veiller dans l’attente du Christ est un sentiment qui ressemble à ceux-là, autant que des sentiments de ce monde sont capables de figurer ceux d’un autre monde. Il veille avec le Christ, celui qui, tout en regardant l’avenir, ne perd pas de vue le passé, et tout en contemplant ce que son Sauveur a acheté pour lui, n’oublie pas ce qu’il a souffert pour lui » (Cardinal Newman [1801-1890]).




Matthieu 11, 2-11 (Jean Baptiste et Jésus)


Les actes de Jésus correspondaient mal aux sévères avertissements lancés par Jean Baptiste dans l'évangile de dimanche dernier. D’où la perplexité du Précurseur au sujet de celui qui avait été son disciple, et sa question : « Es-tu celui qui vient », une désignation du Messie inspirée par le psaume 118 [117], 26. Dans le passage ici retenu, la réponse s’organise en deux parties. Jésus renvoie d’abord Jean aux prophéties ; il situe ensuite la mission du Baptiste.



Jésus et les prophéties



Jean a « appris les œuvres du Christ ». L’énumération qui suit veut donc montrer quelles actions Jésus a choisi d’accomplir pour se révéler comme le Christ, le Messie. La liste est d’abord un dossier de citations du prophète Isaïe. Avec, dans l’ordre, les aveugles, les boiteux et les sourds et les boiteux, on trouve d’abord un écho d’Isaïe 35 (1ère lecture). La mention des résurrections vient d’Isaïe 26, 19 et l’annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres correspond à Isaïe 61, 1. La purification des lépreux n’appartient pas aux prophéties d’Isaïe. En revanche, Élisée a opéré un tel miracle (cf. 2 Rois 5), de même que, comme Élie, il fut l’agent d’une résurrection (1 Roi 17, 17-24 et 2 Rois 4, 18-37). Or, précisément, et c’est important dans le débat présenté par cette page d’évangile, les prophètes du mouvement baptiste tels que Jean se présentaient comme les héritiers d’Élie et d’Élisée.

Le sommet des œuvres du Christ n’est pas le miracle des résurrections, mais le fait que les petits, les pauvres, sont privilégiés dans l’annonce de la Bonne Nouvelle. S’ajoute un avertissement : « Heureux celui qui », au vu de ces signes, reconnaîtra le Messie et « ne tombera pas » dans un refus coupable de sa mission. Au premier chef, cette mise en garde vise Jean lui-même et, à sa suite, de toutes ceux et celles qui rêvent d’un Messie s’imposant par la force et la puissance.


La mission du Baptiste


« Tandis que les envoyés de Jean se retirent », Jésus définit pour les foules la mission de Jean par rapport à la sienne. Qui est Jean ? En courant à lui, dit le Maître, vous n’alliez pas voir un roseau des rives du Jourdain, une chose inconsistante ployant à tous les vents. Vous ne cherchiez pas non plus un personnage mondain. Vous pensiez trouver un prophète, et vous aviez raison. Il est même plus qu’un prophète qui déjà proclamait la venue du règne de Dieu (Matthieu 3, 2), même s’il avait de ce règne une conception sévère que Jésus corrigera. À Jean s’applique la prophétie de « l’Ange » ou « Messager » annoncé par Malachie 3, 1, une prophétie combinée avec celle de l’Ange ouvrant la route de la Terre promise (Exode 23, 20). À la fin des livres prophétiques, Malachie 3, 23-24 identifie ce « Messager » (c’est le sens du nom de « Malachie » en hébreu) à Élie qui, selon les espérances juives, reviendra au terme de l’histoire (comparer Matthieu 11, 13-14).


De Jean Baptiste aux chrétiens


Comment situer Jean ? Selon l’histoire humaine, il n’y a pas plus grand personnage que lui qui vient couronner la lignée de ceux annonçaient la venue du règne de Dieu et du Messie. Mais le moindre des chrétiens le dépasse en dignité, car il appartient à ce Royaume nouveau qui renverse les critères humains de réussite et privilégie les petits.

En reprenant ces traditions évangéliques, Matthieu s’adresse aux Baptistes qui existent encore dans les années 80, l’époque où il écrit : « les œuvres » réalisées par Jésus les invitent à reconnaître en lui le Messie. Le Christ a estimé à sa valeur la mission de Jean, mais il offre à ses adeptes d’accéder à la dignité supérieure de membres du *Royaume des cieux, de cette nouvelle manière de vivre ensemble annoncée par le Christ et qui devient pour ses disciples une mission au bénéfice de tous les laissés pour compte.


*Le Royaume des cieux. « Voici que Jésus proclame que le moment est arrivé, qu’au royaume des hommes, au royaume des choses, au royaume de Satan, doit succéder le royaume de Dieu. L’attente des prophètes doit être enfin comblée, dans le peuple élu, dans toute l’humanité. La puissance divine approche et veut prendre le pouvoir, elle veut pardonner, sanctifier, illuminer, diriger et renouveler toute chose par la grâce divine. Mais sans violence, en ne faisant appel qu’à la foi et au libre don des hommes » (R. Guardini).



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