Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

4e dimanche ordinaire B (28 janvier 2018)




Deutéronome 18, 15-20 (Moïse annonce le prophète des temps à venir)


Au temps où Israël a adopté le régime monarchique, le Deutéronome (c’est-à-dire « Seconde Loi ») met à jour les anciennes lois de Moïse. Après des règles destinées aux juges, aux rois et aux prêtres, il s’intéresse ici aux prophètes. L’auteur confère une autorité sans appel à ses paroles, puisqu’il les attribue à Moïse en personne.

Au sens premier, le texte dit qu’à chaque époque, Dieu suscitera au moins un prophète pour veiller à l’héritage spirituel de Moïse. Devins et prophètes pullulaient dans les pays d’Orient. Mais on précise le rôle du vrai prophète. Revêtu de l’autorité de Moïse, il est, comme lui, le porte-parole de Dieu (comparer Exode 4, 14-16). Aucune institution humaine ne le limite, et il peut même se dresser contre le roi. Il faut donc l’écouter, mais s’il parle vraiment au nom de Dieu. Et cela, les croyants doivent le vérifier, distinguer entre *vrais et faux prophètes. S’il dévie de la tradition de Moïse et du vrai culte, on l’éliminera. La prophétie se poursuit dans l’Église, mais elle est toujours objet de discernement : « N’éteignez pas l’Esprit, ne dépréciez pas les dons de prophétie ; mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le ; gardez-vous de toute espèce de mal » (1 Thessaloniciens 5, 19-22).

Dès le 2e siècle avant notre ère, les Juifs ont lu dans ce texte l’annonce d’un être singulier, un nouveau Moïse, « le Prophète » qui, à la fin des temps, avec un nouvel Élie (voir Malachie 3, 23-24), précédera la venue du Messie. Maintes allusions du Nouveau Testament attestent que les premiers chrétiens ont vu Jésus lui-même dans ce Prophète. D’autant plus que, dans l’expression « je ferai lever », le grec permettait de comprendre « je ressusciterai » (cf. Actes 3, 22 ; 7, 37). Et, si les scribes juifs se couvraient de l’autorité de Moïse, tandis que Jésus parlait de sa propre autorité (évangile), n’était-il pas le nouveau Moïse ?


* Vrais et faux prophètes. « Avant tout, celui qui a l’esprit de Dieu, l’esprit qui vient d’en haut, est doux, paisible et humble : il fuit le mal et tous les vains désirs de ce siècle ; il se met au-dessous de tout le monde ; il ne répond à aucune question et ne parle jamais en secret : l’Esprit Saint ne prend pas la parole au gré de l’homme, il ne parle que quand Dieu le veut. (…) Éprouve donc, d’après ses actes et sa vie, l’homme qui se dit porteur de l’Esprit. Toi, aie confiance en l’Esprit qui vient de Dieu et qui a de la puissance, mais n’aie pas du tout confiance en l’esprit terrestre et vide, car il n’y a pas de puissance en lui (Hermas, Le Pasteur, 2e siècle).



1 Corinthiens 7, 32-35 (La virginité pour le Seigneur)


« Au sujet de ce que vous dites dans votre lettre, admettons qu’il soit bon pour l’homme de ne pas toucher la femme » (verset 1). Ainsi commençait la réponse de Paul aux chrétiens de Corinthe. Il dit ensuite que le mariage est la condition normale (versets 2-7), et conclut (verset 7) que mariage et célibat sont tous deux un « charisme », un don de Dieu accordé à chacun pour le bien de la communauté.

Il en vient ici à sa propre expérience, celle du célibat, avec un préliminaire prudent : à ce sujet, « je n’ai pas reçu d’ordre spécial du Seigneur, mais je donne mon avis… » (verset 25). Le *célibat a cet avantage qu’il dégage des soucis de la vie conjugale en vue d’une disponibilité plus grande « aux affaires du Seigneur ». Ce disant, l’apôtre souligne l’exigeante beauté du mariage : plaire à sa femme ou à son mari, lui consacrer son corps et son esprit. D’autre part, il connaît des couples, dont Aquilas et Prisca, tout à fait dévoués à la mission chrétienne (cf. 1 Corinthiens 16, 19).

Simplement, Paul dit que son état de célibataire est un atout pour son apostolat. Certains philosophes stoïciens pratiquaient le célibat pour situer leur mission au-dessus de la mêlée du commun des mortels. Paul rejette ce ton hautain et ne veut pas tendre de piège à qui ne supporterait pas cette condition de vie. Mais il dit qu’elle n’est pas réservée à une élite. C’est un don de Dieu proposé à certains pour une disponibilité plus grande. Encore faut-il que la communauté chrétienne comprenne que ce don est à son service et qu’elle soutienne celles et ceux qui ont fait ce choix.



* Le célibat. Matthieu 19, 10-12 semble dire que l’Église syrienne traitait d’eunuques ceux qui avaient choisi le célibat en vue de la mission. Sous la plume de l’évangéliste, leur cas est suivi de celui des enfants à accueillir (versets 13-15). Pour l’Orient ancien, celui qui n’exerce pas sa sexualité reste une sorte d’enfant. Le célibat, toujours fragile, « en vue du Royaume », a besoin du soutien de la communauté chrétienne qui bénéficie de ce « charisme ».



Marc 1, 21-28 (Jésus est le Prophète qui enseigne avec autorité)


La journée de Capharnaüm


Jésus entre dans *Capharnaüm, qui sera sa base opérationnelle en Galilée, avec les quatre disciples qu’il vient d’appeler (évangile du 3e dimanche). Marc situe les faits le jour du sabbat, caractérisé par la réunion des Juifs à la synagogue. Nous lirons dimanche prochain la fin de cette visite. Certes, « la journée de Capharnaüm » présente les débuts de la mission de Jésus. Mais elle veut décrire aussi une journée-type de l’activité du Maître : enseignement, exorcismes et guérisons (Marc 1, 21-39).

Le récit suit un schéma concentrique. Au début, qui situe la scène dans une localité galiléenne (Marc 1, 21), répond la fin, qui évoque le renom de Jésus dans toute la région (Marc 1, 39). La double mention de l’enseignement de Jésus encadre le fait central : un exorcisme.


L’exorcisme


Les esprits mauvais ou « impurs » pullulaient dans l’Orient ancien. Il est impossible aujourd’hui de distinguer si les phénomènes rapportés sont des maladies ou des possessions démoniaques. Selon le langagage de leur temps, les évangélistes mêlent les deux aspects (ainsi Marc 9, 17-27), car toute maladie était supposée due à un démon et l’homme Jésus dépend lui aussi de ces représentations de l’homme et du monde. Des *exorcistes et guérisseurs existaient, même parmi les pharisiens (cf. Matthieu 12, 27). Le premier acte public de Jésus ne tient donc pas son originalité de l’exorcisme lui-même, mais d’un dialogue étonnant.

L’esprit mauvais identifie d’emblée Jésus de Nazareth et il reconnaît (« je sais ») en lui « le Saint de Dieu », c’est-à-dire au moins un homme consacré par Dieu, ou même le Messie (comparer Jean 6, 69), vainqueur des forces du mal. Ce démon n’est pas seul en cause. Il parle au pluriel, représentant de toutes les puissances obscures et néfastes : « Es-tu venu pour nous perdre ? » Selon la belle expression de J. Delorme, « les hommes s’interrogent. Les démons savent ». Ces derniers identifient d’emblée l’envoyé de Dieu qui anéantit leur puissance, tandis que les humains, eux, sont remis à leur liberté inaliénable (« qu’est-ce que cela veut dire ? »), celle d’accueillir ou non « le Saint de Dieu ».

La violente secousse et le grand cri de l’esprit mauvais soulignent à la fois l’emprise du mal sur l’homme et la puissance de Jésus. Que ce démon résume en lui les forces multiformes du mal, on le voit dans le fait que Jésus s’exprimera de la même manière lorsqu’il musellera la tempête : « Il interpella vivement le vent et dit à la mer : Tais-toi ! Silence » (Marc 4, 39).


L’enseignement nouveau


Au début du récit, Jésus enseigne, sans doute par une homélie, comme en Luc 4, 16-27. Mais Marc est laconique sur le contenu des enseignements du Maître (ainsi aussi en Marc 6, 34). Simplement, les auditeurs s’étonnent de l’autorité de Jésus. Les scribes s’honoraient de ne point avancer leur propre autorité, mais de se référer à l’autorité des Écritures et de Moïse. Jésus, lui, est le nouveau Moïse (cf. 1ère lecture) et délivre son message « avec autorité ».

L’auditoire revient sur l’enseignement de Jésus après l’exorcisme. Marc y voit un enseignement « nouveau », en cela que, quel qu’en soit le contenu, il a le pouvoir de s’imposer aux forces mauvaises et de les vaincre. Dès le début de sa mission, ces dernières savent qui est Jésus et pressentent leur défaite. Les humains, répétons-le, s’interrogent  : « Qu’est-ce que cela veut dire ? »

À son Église et à nous-mêmes, Marc délivre ce message : Jésus nous enseigne aujourd’hui. Peut-être ne comprenons-nous pas toujours qui il est et ce qu’il nous dit. Mais nous le découvrons réellement quand il fait reculer, en nous et dans le monde, l’emprise du mal.


* Capharnaum (selon l’hébreu, peut-être « ville de Nahum) était un poste de douane pour les produits de de pêche du lac de Galilée. Pierre semble y avoir eu sa résidence familiale. Avant que se développe une hostilité à l’égard de Jésus (Matthieu 11, 23), celui-ci fit de cette bourgade prospère le centre de son ministère galiléen, alors qu’il ne fréquentait pas les nouvelles cité hellénisées (et paganisées !) telles que Sepphoris ou Tibériade.


** Un exorciste juif. « J’ai vu un certain Éléazar de ma race qui (…) délivrait des gens possédés des démons. Le mode de guérison était celui-ci : il approchait du nez du démoniaque un anneau dont le chaton enfermait une des racines indiquées par Salomon, puis, le faisant respirer, il extrayait l’esprit démoniaque par les narines ; l’homme tombait aussitôt et Éléazar adjurait le démon de ne plus revenir en lui, en prononçant le nom de Salomon et les incantations composées par celui-ci » (Flavius Josèphe, Antiquités juives, VIII, 45-47).



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