Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

Christ Roi C (24 novembre 2019)



2 Samuel 5, 1-3 (David reçoit l’onction royale)


Les tribus patriarcales aimaient leur autonomie et le roi David, établi à Hébron, ne s’imposa d’abord qu’aux clans du Sud. Mais, sous la menace des voisins philistins, l’ensemble des tribus d’Israël, du Sud au Nord, souhaita une confédération défensive sous l'égide de David. Le récit juxtapose deux notices, dont il vaut mieux inverser l’ordre pour percevoir l’évolution dans la conception du Messie.
1) La seconde, la plus ancienne, évoque l’intervention des notables, « les anciens d'Israël ». Fort de leur requête et prenant Dieu pour témoin, David établit avec eux une alliance fraternelle qui l’institue comme leur suzerain. Alors, on lui confère démocratiquement l’onction d'huile qui le consacre à Dieu et à sa mission.
2) Plus tardive, la première notice donne à la royauté de David une portée plus large. Elle montre « toutes les tribus » recourant à lui. D’une part, disent les tribus, tous l’appréciaient déjà, sous le roi Saül (cf. 1 Samuel 18,16), quand,littéralement, « il faisait sortir et rentrer Israël », expression militaire désignant les mouvements des troupes. D’autre part, le peuple proclame que Dieu, seul Berger-Roi d’Israël, a élu David pour le représenter comme berger.
Animés d'une telle confiance, les tribus confessent – ou imaginent par opportunité politique – leur intime parenté avec David. Ils déclarent, littéralement : « nous sommes *tes os et ta chair. » Dès l’origine, « l’Oint » ou Messie tient son pouvoir de ceux qui le choisissent comme Sauveur. C’est par notre foi que le Christ exerce en notre faveur la royauté fraternelle que Dieu lui a conférée.


* Les os et la chair. Dans la Bible, « la chair » représente la nature humaine physique, créée. « L’os » désigne « le noyau dur », la substance même des êtres et des choses. C’est par ces mots qu’Adam, lors de la création d’ève, chante l’union intime de l’homme et de la femme : « Voici l’os de mes os et la chair de ma chair » (Genèse 2, 23). En reprenant ces termes, les tribus d’Israël soulignent la richesse des liens qu’ils tissent avec David. « Mais celui qui s’unit au Seigneur est avec lui un seul esprit », écrira saint Paul (1 Corinthiens 6,17).



Colossiens 1, 12-20
(Dieu nous a fait entrer dans le Royaume de son Fils)


Cette hymne à la souveraineté universelle du Fils de Dieu, Paul l’emprunte dans doute, avec quelques retouches, au répertoire liturgique des premières Églises.

L’introduction rend grâce au Père. Celui-ci nous « donne part à l’héritage du peuple saint », non plus en nous conduisant de l’Égypte à la Terre promise, mais des ténèbres à la lumière ; il nous transfère dans le Royaume de son Fils, dans sa sphère d’influence bénéfique. Il nous libère ainsi de l’esclavage du péché. Selon les deux strophes qui suivent, l’œuvre de son Christ couvre tous les temps et le cosmos entier.

1) « Image du Dieu invisible », le Fils est le miroir humain qui nous rend Dieu visible. Préexistant à tous les êtres, « premier-né », il est l’artisan de la création (« par lui »). Il remplit donc par là la mission que l’Ancien Testament assignait à la Sagesse. Mais il est supérieur à celle-ci, puisque, non seulement tout a été créé par lui, mais aussi « pour lui », même les anges, ces « puissances invisibles ». Son autorité donne sa cohésion à tout l’univers l’univers : tout subsiste en lui.
2) Le Fils bien-aimé de Dieu est aussi le premier dans le monde nouveau des ressuscités, comme Tête du Corps, chef de l’Église. Il est l’agent et le centre d’une réconciliation universelle d’un monde divisé à cause du péché des humains. Par *le sang de sa croix, il unit les hommes entre eux et avec Dieu. L’unité du cosmos sous un unique Roi se paie par le don de soi du Crucifié.


* Le sang de la croix. « Quel homme pourra se racheter par son propre sang, alors que le Christ versa son sang pour le rachat de tous ? Est-il un seul homme dont le sang soit comparable à celui du Christ ? Est-il un homme assez puissant pour fournir son expiation en plus de celle qui fut offerte en sa propre personne par le Christ qui, à lui seul, réconcilia le monde avec Dieu par son sang ? (...) Il n’y a pas à chercher une rédemption individuelle, puisque le sang versé en rançon pour tous est celui du Christ » (saint Ambroise br>



Luc 23, 35-43
(Le Roi crucifié)


Le pouvoir royal de Jésus, si bien souligné lors de l’entrée solennelle à Jérusalem (Luc 19, 38) se solde-t-il par un échec ? Chez Luc, la scène du Calvaire éclaire ce point. Dans le passage retenu par la liturgie, nous pouvons distinguer sept interventions des témoins, la dernière amenant enfin la déclaration royale de Jésus adressée au « bon larron ».

1. Le peuple « regarde », muet, sans réaction particulière, à la différence des autorités juives et des soldats qui vont multiplier les moqueries. Ce peuple a suivi le chemin vers le Calvaire, avec les femmes de Jérusalem se lamentant sur Jésus. Celui-ci leur a enjoint de pleurer plutôt le péché qui a conduit à sa condamnation (Luc 23, 27-31). Bientôt, après la mort de Jésus, ces gens qui « regardaient » « s’en retournent en se frappant la poitrine » (Luc 23, 47), tel naguère le publicain conscient de son péché (Luc 18, 13). Ainsi s’exerce le pouvoir du Crucifié : il conduit à la conversion ceux qui reconnaissent en lui le Juste, leur modèle.

2. Les ricanements des chefs juifs, tels que les comprennent les évangiles, accomplissent la prophétie du Psaume 21, 8 dans lequel les persécuteurs du Juste s’écriaient : « Il a espéré dans le Seigneur : qu’il le sauve ! » Ici, au Calvaire, les rieurs surenchérissent : Jésus a sauvé des gens, mais peut-il se sauver de leurs mains ? N’est-il pas « le Messie de Dieu, l’Élu », comme le disent l’Écriture et la voix du Père lors de la Transfiguration (Luc 9, 35) ? Les chefs juifs, puis les soldats et le malfaiteur reprennent en substance et inconsciemment les tentations de Satan au désert : que Jésus utilise à son profit son pouvoir politique et religieux !
3. Les soldats étrangers se joignent aux moqueries. En offrant un peu de leur piquette militaire au condamné, comme cela se faisait, ils rappellent sans le savoir la plainte du psalmiste : « Pour ma soif, ils m’ont fait boire du vinaigre » (Psaume 68, 22).
Dans tous les récits évangéliques de la Passion, une distinction est constante : les païens insultent Jésus comme « roi des Juifs », un malheureux et dérisoire prétendant au pouvoir politique ; les Juifs eux, raillent « le Messie », le Messie de Dieu, oint, consacré comme roi par Dieu ; et, dans la déchéance de ce dernier, ils ne voient rien de tel.
4. Pourtant, l’inscription est là. Le titre de *roi des Juifs, sous sa forme simple en Marc 15, 26, reflète l’ironie de Pilate : voilà bien le roi que méritent les Juifs. Mais, chez Luc et par la bouche de leur centurion, les soldats reconnaîtront en lui dans un instant le Juste noble et innocent.
5. Jésus est entouré de deux « malfaiteurs », selon la prophétie du Serviteur souffrant : « Il a été compté parmi les pécheurs » (Isaïe 53,12). « Sauve-toi, et nous avec », dit l’arrogance de l’un des malfaiteurs. Mais si Jésus opérait ce double sauvetage, ce serait par un coup d’éclat qu’il refuse.
6. Le second malfaiteur, lui, reconnaît son péché et l’innocence de Jésus. Il s’est converti et espère le bonheur pour la fin des temps, quand Jésus paraîtra comme Roi de l’univers.
7. Jésus rectifie son espérance. La Passion est le passage qui fait entrer le Messie dans sa gloire royale. C’est donc « aujourd’hui » que le pécheur repenti sera « avec » le Christ, dans le bonheur du Paradis des justes où l’on attend le jour de la résurrection.

Contre la violence des tyrants qui engendre la mort de l’innocent, la royauté du Christ refuse de s’imposer. Cest *en suivant la Passion de Jésus que nous pouvons nous convertir et nous confier au pouvoir du seul Juste – et lui confier d’abord notre mort : « Souviens-toi de moi. »


* « Celui-ci est le roi des Juifs ». Relevons cet extrait d’une œuvre de fiction (pub. gratuite !) : « Pilate s’appuya au mur. Il restait en tête à tête avec ce qui serait l’œuvre de sa nouvelle vie, l’immortelle inscription. Pilate était le premier rédacteur du premier évangile écrit, la brève phrase qui donnait la clé des Écritures : Jésus le Nazaréen est le roi des Juifs. Il avait fait hisser haut comme un drapeau l’inscription trilingue. Au plus fort de sa défaite il réussissait à maintenir brandi cet étendard » (J. Grosjean, Pilate, Gallimard, 1983, p. 75).


* Suivre la Passion. « Priez pour ne pas entrer en tentation » (Luc 22, 40). Chez Luc, cette injonction éclaire tout son récit de la Passion. L’évangéliste se garde de dire que les disciples ont fui au jardin des Oliviers, ce qui découragerait ses lecteurs. Au contraire, il nous invite à suivre en disciples le chemin la croix. En Luc seul, Jésus dit « à tous » qu’ils doivent prendre leur croix « chaque jour »  (Luc 9, 23). Soutenus par la prière, nous nous repentons avec Pierre et avec la foule du Calvaire. Nous prenons la croix avec Simon de Cyrène. Car la Passion représente nos épreuves et nos tentations quotidiennes. C’est en suivant les pas du Crucifié que nous éprouverons sa puissance royale.


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