Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

Le Saint-Sacrement, année A (18 juin 2017)




Deutéronome 8, 2-3.14b-16a (Dieu nourrit son peuple)


Avec quelle vénération les légendes juives anciennes évoquent la merveille de la manne ! « C’est une nourriture d’anges que tu as donnée à ton peuple ; s’accommodant au goût de celui qui la prenait, elle se changeait en ce que chacun voulait » (Sagesse 16, 20-21). Tout autre était le jugement de l’auteur du Deutéronome, bien après l’exode, en un temps où le Peuple élu jouit égoïstement du confort de la sédentarisation. La manne de l’Exode était un ersatz, un aliment bizarre (« inconnu des pères »), une nourriture « de pauvreté » qui laissait le peuple sur sa faim. Les croyants devaient découvrir par là que « l’homme ne vit pas seulement de pain », mais de la Parole divine qui est promesse et qui entraîne sur un long chemin de libération (quarante ans) à travers un désert « vaste et terrifiant ».

Car toute libération est une épreuve, un voyage à accomplir sous l’horizon d’une promesse. Si la communion au corps du Christ laisse derrière elle comme une insatisfaction, c’est que la liturgie culmine dans le cri de l’acclamation d’Anamnèse : « Viens, Seigneur Jésus ! » Ainsi, le sacrement renouvelle le mystère de la manne, nourriture pour le voyage : c’est une présence réelle de Dieu, certes, mais qui alimente en nous le désir de dépasser « la pauvreté » que constitue le rite eucharistique. « Au vainqueur » des épreuves de la vie chrétienne, le Christ donnera un jour « *la manne cachée » (Apocalypse 2, 17), la vraie et éternelle nourriture céleste.


* La manne cachée. Selon Exode 16, 32-34, une jarre de manne avait été placée dans la « Tente de la Rencontre », le sanctuaire mobile durant l’exode ; ce dépôt servirait de « mémorial », de souvenir pour les générations à venir. Ensuite, le judaïsme ancien pensait que cette manne se trouvait dans l’arche d’alliance. Selon les légendes, ces dépôts sacrés avaient été cachés avant la ruine du premier Temple (cf. 2 Maccabées 2, 4-8). Quand on les retrouverait, c’est que la fin de l’histoire serait arrivée (cf. Apocalypse 2, 17). En réalité, dans l’imaginaire des légendes juives, la manne était doublement cachée. D’une part, Dieu l’avait cachée dans le ciel, dès avant la création, en prévision de l’exode. D’autre part, répétons-le, elle était cachée ensuite en prévision de l’union finale avec Dieu.




1 Corinthiens 10, 16-17 (Le sacrement de l’unité)


Applaudissons l’élégante traduction liturgique du début du texte. Mais revenons au sens littéral : « la coupe de bénédiction sur laquelle nous prononçons la bénédiction ». L’archéologie a exhumé des gobelets juifs portant l’inscription « coupe de bénédiction ». Il s’agit des coupes utilisées dans les repas du sabbat et de la fête de Pâques. Pour les premiers chrétiens, la commémoration de la Cène s’inscrit dans la tradition des repas religieux juifs. Les bénédictions sur la coupe et sur le pain partagé (« le pain que nous rompons ») célèbrent le don de Dieu qui nourrit et fait vivre ensemble les membres de son peuple. Le don de Dieu qui fait vivre et cimente l’unité, c’est désormais le Christ lui-même, à travers le don de soi de sa *Passion.

Paul insiste : « il y a un seul pain » partagé, qui fait de nous un seul corps. L’unité chrétienne ne nous vient pas de nos liens sociaux ou de nos affinités naturelles, mais du fait que, dans l’eucharistie, nous recevons notre joie d’une même source et notre vie d’un même aliment. Nous sommes ce que nous consommons, et cette « communion » est exclusive. L’Apôtre évoque ensuite « la table des démons », la participation aux cultes païens (1 Corinthiens 10, 21). En effet, communier au corps du Christ implique un discernement dans nos relations et le rejet de tout ce qui blesserait notre union au Christ et l’unité de la communauté des croyants.



* Passion et Eucharistie. Le Christ « voulait que l’immensité de cet amour se grave plus profondément dans le cœur des fidèles. C’est pourquoi à la dernière Cène, après avoir célébré la Pâque avec ses disciples, lorsqu’il allait passer de ce monde à son Père, il institua ce sacrement comme le mémorial perpétuel de sa passion, l’accomplissement des anciennes préfigurations, le plus grand de tous ses miracles ; et à ceux que son absence remplirait de tristesse, il laissa ce sacrement comme réconfort incomparable » (saint Thomas d’Aquin).




Jean 6, 51-58 (« Le pain que je donnerai, c’est ma chair, pour la vie du monde »)


Prononcé dans la synagogue de Capharnaüm, ce discours interprète le sens de la multiplication des pains. L’évangéliste a situé le miracle « un peu avant la Pâque ». Ce clin d’œil invite donc à lire, dans l’homélie de Jésus sur le Pain vivant, une révélation sur la signification de la mort et de la résurrection de Jésus. Notons que cette deuxième partie du discours de Capharnaüm remplace, chez Jean, le récit de l’institution de l’Eucharistie chez les autres évangélistes, au soir du jeudi saint. Pour cette sainte Cène, Jean se contentera de rapporter l’épisode du lavement des pieds qui, à ses yeux, résume le sens de l’Eucharistie.


Le pain vivant


Jésus vient de s’affirmer comme le pain de vie remplaçant avantageusement la manne : « Au désert, nos pères ont mangé la manne [disent les auditeurs] (…). Jésus leur répondit : Ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ; c’est mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel » (Jean 6, 31-32).

Le Psaume 77(78), 24 célébrait la manne comme « le froment du ciel » ; or Jésus « est descendu du ciel ». La manne représentait la parole de Dieu qui fait vivre l’homme (cf. 1ère lecture) ; or Jésus est la Parole, le Verbe fait chair (Jean 1, 14). C’est sur ce mot « chair » que l’évangéliste fait rebondir le débat. Pour cela, selon sa méthode habituelle, il place une objection obtuse dans la bouche des auditeurs : Comment, matériellement, cet homme donnerait-il sa chair à manger ? Notons la subtilité des expressions : Jésus dit d’abord « ma chair », puis, après l’interruption des auditeurs critiques, « la chair du Fils de l’homme », c’est-à-dire, selon l’une des interprétations juives retenue par saint Jean, l’être céleste à qui Dieu confiera l’ultime jugement de l’univers.

Le lecteur croyant, lui, a déjà saisi quelque chose du mystère. « Pour que le monde ait la vie », pour qu’il trouve son avenir et cesse de s’anémier dans ses errances, il lui faut se nourrir d’une sagesse authentique et d’une parole substantielle. C’est Jésus qui veut donner ce pain. Et ce pain est sa chair, à savoir, selon la mentalité sémitique, sa vie humaine, terrestre, marquée par la fragilité et la mort.


La chair du Fils de l’homme


Jésus apporte à ses affirmations une grande solennité : « Amen, amen, je vous le dis. » S’il faut manger pour vivre, de même il faut s’assimiler, par l’acte de foi, le message et la vie même du Christ. Ne dit-on pas « dévorer » ou « boire » les paroles de quelqu’un ? Pour vivre, nous devons adhérer à la révélation du « Fils de l’homme », l’être céleste venu parmi nous (cf. Daniel 7, 13-14). Sans cette adhésion, ajoute l’Évangéliste, « vous n’aurez pas la vie en vous », tandis que, grâce à cette foi, la vie devient éternelle, promesse de résurrection.

Parmi trop de nourritures fallacieuses, d’idéologies miroitantes, politiques et philosophiques, nous ne pouvons réellement alimenter notre existence que par une union à la chair et au sang du Christ. Comme l’aliment fait corps avec celui qui l’absorbe, ainsi le message de Jésus « demeure » en nous et nous demeurons en lui. Ainsi, nous vivrons de Dieu lui-même, puisque c’est lui qui envoie Jésus, et comme Jésus « vit par le Père », nous vivons par Jésus.

La manne n’était qu’une nourriture pour la route, et les « pères » qui l’ont mangée ont disparu. Jésus, lui, nous apporte une vie éternelle qui débloque les impasses et les angoisses d’un quotidien fermé sur lui-même.

La visée première de l’évangéliste n’est pas de présenter l’Eucharistie. Ou plutôt, il veut, dans ce discours reconstitué de Jésus, réorienter notre compréhension de ce sacrement. Communier, c’est professer notre foi en Jésus comme la seule nourriture valable pour notre existence. En outre, Jean ne parle pas du « corps du Christ », mais bien de sa « chair ». Jésus nous nourrit par sa fragilité humaine et mortelle signifiée par la croix. L’Eucharistie ne nous donne pas d’accomplir des prodiges. Elle nous identifie à celui qui a révélé Dieu par le don total de soi-même, dans la faiblesse de sa chair, dans la faiblesse de notre chair.


Page précédente           Sommaire des Commentaires           Sommaire Paroles pour prier           Accueil site