Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

Messe de l’aurore (25 décembre 2017)




Isaïe 62, 11-12 (« Voici ton Sauveur qui vient »)


Comment situer ce poème dans l’esprit de Noël ? Est-ce par son cadre historique d’origine ? Les Juifs sont revenus de l’exil de Babylone, mais Dieu, lui, ne semble pas les avoir encore rejoints, puisque « la fille de Sion » (Jérusalem) est toujours une bourgade souillée (et non « Peuple-saint »), encore non rachetée de ses humiliations, toujours indésirable et délaissée dans le Proche Orient.

Plus importante apparaît la forme du poème : un communiqué royal de victoire. Celui-ci est adressé par Dieu aux nations qu’il a vaincues et à son propre peuple. Si le Seigneur semblait absent de Jérusalem, c’est qu’il était parti guerroyer pour elle. Il revient maintenant victorieux, et la Ville retrouvera ses titres de noblesse : « La Désirée », « La-Ville-qui-n’est-plus-délaissée » (comme on dit : « la Ville lumière » ou « Bangui-la-Coquette »).

Noël n’est pas l’aboutissement de l’histoire. Nous restons toujours avec l’impression que le Seigneur né dans la crèche reste absent. Mais son absence apparente est le combat pour nous du Christ ressuscité. Sa victoire est assurée, pourvu que nous gardions cette espérance : « Voici ton Sauveur qui vient », et que croyions que, déjà, par le baptême, notre statut de « peuple saint » constitue une responsabilité (cf. 2e lecture).




Tite 3, 4-7 (Dieu a manifesté sa tendresse pour les hommes)

Le passage s’ouvre par des termes que pouvait comprendre tout païen du 1er siècle. Dieu est « Sauveur », un surnom accordé à cette époque aux chefs d’État les plus illustres. De même, selon l’original grec, « la bonté et la philanthropie » attribuées ici à Dieu désignaient les qualités du souverain ou du législateur accordant ses bienfaits à ses sujets, non « à cause d’actes méritoires » de ces derniers, mais par la condescendance de celui qui a tout pouvoir. Telle est l’origine du salut chrétien qui se manifeste à Noël et que le croyant voudrait partager à tous.

Tout nous vient de ce Dieu de miséricorde. C’est d’abord, littéralement, « le bain de renaissance et la rénovation de l’Esprit Saint », l’Esprit qui nous donne par le baptême un cœur nouveau et un esprit nouveau (cf. Ézékiel 36, 25-27) et nous permet de repartir sans cesse à neuf. C’est ainsi que « nous sommes devenus des justes », parce que reconnaissants le don de Dieu et ajustés au projet de Dieu. Cet ajustement produit en nous « l’espérance », la certitude de gagner le gros lot, pourrait-on dire, à savoir « l’héritage de la vie éternelle ». C’est tout cela que nous apporte « Jésus Christ notre Sauveur » depuis sa naissance. Tout cela que peut obtenir l’homme de bonne volonté s’il découvre « la bonté et la philanthropie » de Dieu.



Luc 2, 15-20 (Les bergers à la crèche)

Cet évangile fait suite à l’annonce que les anges ont adressée aux bergers (cf. messe de la nuit). La scène se divise en trois parties. De nouveau, l’évangéliste joue sur deux tableaux : certes, il raconte une nativité ; mais, en arrière-fond, il esquisse la Bonne Nouvelle du Christ ressuscité. Tout cela à travers une évolution du rôle des bergers.



La découverte du Sauveur



Les anges n’avaient rien ordonné aux bergers. Ils avaient annoncé une Bonne Nouvelle. Les bergers se mettent en route, la route de la foi. Souvent, sous la plume de Luc, lorsqu’on « se hâte », c’est l’indice d’une démarche de foi. À l’arrivée, ils constatent la vérité du signe que l’ange leur avait donné (cf. Luc 2, 12). Si ce signe palpable est vrai (ils le voient), vrai est aussi le message céleste qu’ils peuvent à présent proclamer à leur entourage et aux parents de Jésus.



La première proclamation de l’Évangile



Ce que racontent les bergers, c’est évidemment, dans la logique du récit, ce que l’ange a dit de cet enfant : il est Sauveur, Messie, Seigneur. C’est-à-dire les titres qui, pour Luc, ne prendront leur vrai sens qu’avec la résurrection de Jésus. Voilà donc que les humbles bergers deviennent missionnaires de la Parole de Dieu.

Chez Luc, la Parole de Dieu est un glaive qui provoque une division (voir Luc 2, 34-35 ; 12, 51) entre ceux qui croient et ceux qui ne veulent pas s’engager (cf., par exemple, Luc 13, 17 ; Actes 2, 12-13 ; 28, 24-25). Ici, ces deux camps se dessinent : d’une part « tout le monde s’étonnait » – et, chez Luc, l’étonnement est d’ordinaire la réaction des esprits bouchés ; d’autre part, Marie.

Nous n’avons pas à entrer ici dans la psychologie de la Vierge. Pour Luc, Marie représente la jeune Église, issue d’Israël, à l’époque où il écrit. Cette Marie symbolique, à l’écoute des missionnaires « médite en son cœur » ce que signifient pour elle les titres de Sauveur, de Messie, de Seigneur. L’évangéliste reprend d’ailleurs ici une formule venue tout droit du Livre de Daniel (7, 28) : « Je gardai ces choses en mon cœur ». Il s’agit de garder en mémoire, dans la foi, les paroles et les événements offerts par Dieu pour en découvrir plus tard la pleine portée.


Les premiers missionnaires


D’humbles gardiens de troupeaux, un peu méprisés par les pharisiens de l’époque, les bergers de Luc deviennent le prototype des missionnaires chrétiens. « Glorifiant et louant Dieu », ils prennent la relève des anges (comparer Luc 2, 13) – et le mot « ange » signifie messager. Comme plus tard les apôtres, témoins du Christ ressuscité, ils ne peuvent pas taire « ce qu’ils avaient entendu et vu » (comparer Actes 4, 20).

À la différence des santons de nos pastorales, les bergers de l’évangile de Luc ne viennent pas apporter leurs cadeaux à l’Enfant Jésus. Ils viennent constater la vérité de ce que Dieu leur a révélé : cet enfant est *Sauveur, Messie, Seigneur. Ils en répandent ensuite la nouvelle autour d’eux. C’est en cela qu’ils sont nos modèles.



* Le Sauveur. Le nom de Jésus – en hébreu Yeshoua – signifie « le Seigneur sauve » et est en grec (Ièsous) le nom de Josué. Mais, parmi les évangélistes et à part Jean 4, 42, Luc seul attribue à Jésus le titre de sauveur (Luc 2, 11 ; Actes 5, 31 ; 13, 23). Certes, dans l’Ancien Testament, Dieu était souvent désigné comme sauveur. Mais, au temps des évangiles, le mot était dangereux. En effet, le « salut » était alors conçu comme le don de la santé, la protection contre les mauvais astres ou contre les naufrages en mer. Contre tout cela, il y avait des déesses et des dieux « sauveurs » et les rois et empereurs étaient réputés transmettre, ne serait-ce qu’en touchant leur vêtement, les vertus de ces dieux sauveurs. Devant cette ambiguïté, on comprend la réticence des évangélistes à appliquer au Christ le titre de « sauveur ». Au fait, quel salut attendons-nous de Jésus, de celui dont le nom signifie « le Seigneur sauve » ?




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