Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

Messe de la nuit de Noël (25 décembre 2017)




Isaïe 9, 1-6 (Le prince de la paix)


Aux abords de Noël, les médias dressent le bilan de l’année et les éditoriaux interrogent l’avenir. Déçu par la politique du roi Ézékias, Isaïe, lui aussi, pousse son espérance aux horizons ultimes de l’histoire du Peuple élu. Son poème comprend trois parties :

1) Ceux « qui marchaient dans les ténèbres » sont les cantons d’Israël (le royaume de Samarie) asservis par les terribles Assyriens. Or la lumière se lève : voici la fête, la fin des brutalités de l’occupant qui reçoit une raclée digne des exploits de Dieu contre les Madianites par la main de Gédéon (« le jour de Madiane », cf. Juges 7, 15-25). Au feu, les équipements militaires désormais inutiles ! Mais qu’est-ce qui déclenche tout cela ?

2) *« Un enfant nous est né. » Ici, Isaïe évoque moins un berceau que la cérémonie de l’avènement du roi, la remise de ses insignes et la proclamation de son nom de règne déployé ici en quatre titres par lesquels ce « prince de la paix » incarnera enfin la royauté de Dieu.

3) « Ainsi le pouvoir s’étendra. » Voici les conséquences : en cet avènement, la lignée de David retrouvera sa vocation. La paix ne viendra par magie, mais par notre mise en œuvre des dons que Dieu nous a déjà faits en son Fils né à Noël : « la justice et le droit ».


*Un enfant nous est né. En Israël, la « naissance » du roi était en fait le jour de son couronnement. Car ce jour-là, Dieu l’adoptait comme son Fils. Ainsi, au Psaume 2, 7 : « Le Seigneur (Dieu) m’a dit (à moi, le roi) : moi, aujourd’hui (au jour du couronnement), je t’ai engendré. » Pour les Apôtres, ce jour de naissance est celui où Dieu fait siéger à sa droite le Christ ressuscité (voir Actes 13, 33).




Tite 2, 10-14 (La grâce de Dieu s’est manifestée)


Il faut lire Tite 2, 1-10 où l’auteur s’adresse aux membres de tous âges qui composaient alors, à la fin du 1er siècle, une maison chrétienne. Tite, le collaborateur de Paul (voir Galates 2, 1-3), doit garder ces gens dans « la saine doctrine », à savoir la maîtrise de soi et la pondération en toutes choses. Typique des lettres adressées à Timothée et à Tite, cette morale se fonde sur la situation du chrétien entre deux pôles de l’histoire :

1) « La grâce de Dieu ”, c’est-à-dire son concours désintéressé à nos efforts, « s’est manifestée » en Jésus qui nous sauve en nous enseignant une vie morale et religieuse exemplaire aux yeux du monde.

2) Au terme, il y aura une autre « manifestation », le bonheur de notre rencontre avec le Christ, « notre grand Dieu ». L’auteur fait allusion aux manifestations ou « épiphanies » par lesquelles l’Empereur se faisait acclamer comme un grand dieu.

Entre ces deux pôles, nous nous souvenons de la Croix : le Christ « s’est donné pour nous », payant de sa vie « la doctrine » qui fait de nous un peuple élu, un peuple « zélé pour de belles actions ».

La nuit de Noël ne nous donne pas à entendre le fougueux saint Paul, mais son héritier, auteur des lettres à Timothée et à Tite, un disciple soucieux d’un témoignage exemplaire des vertus familiales. Mais l’Évangile ne commence-t-il pas avec un *Enfant qui s’est nourri de racines familiales ?


* L’Enfant Jésus. « La majesté du Fils de Dieu n’avait pas dédaigné l’état d’enfance ; mais l’enfant a grandi avec l’âge, jusqu’à la statutre de l’homme parfait ; puis, lorsqu’il a pleinement accompli le triomphe de sa passion et de sa résurrection, toutes les actions de la condition humiliée qu’il avait adoptée pour l’amour de nous sont devenues du passé. Pourtant, la fête d’aujourd’hui renouvelle pour nous les premiers instants de Jésus, né de la Vierge Marie. Et lorsque nous adorons la naissance de notre Sauveur, il se trouve que nous célébrons notre propre origine » (St Léon, pape [440-461], Homélie pour Noël).



Luc 2, 1-14 (Naissance de Jésus)


La naissance d’un pauvre


Issu d’une famille nazaréenne, pourquoi Jésus naît-il à Bethléem ? Luc l’explique vaille que vaille par l’affaire du recensement du gouverneur Quirinius qu’il anticipe de douze ans, mais qui lui permet d'opposer le Messie à l’Empereur Auguste. Il fallait, selon les Saintes Écritures (Michée 5, 1), que le Messie naisse à Bethléem, « la ville de David », une information prophétique que Matthieu traite à sa manière (Matthieu 2, 1-6)

Chez Luc, la scène de la naissance de Jésus, scène ignorée de Matthieu, est sobre : Marie et Joseph se retirent vers la cour où se trouvent les animaux, car la place manque (à cause du recensement, selon le scénario de l’évangéliste ?) dans « la salle commune » de la famille qui les reçoit. La mangeoire, berceau de fortune, met le Messie au rang des plus pauvres.


L’annonce du Messie aux pauvres


C’est aux pauvres que le Ciel livre le sens de l’événement, à ces bergers qui, selon les rabbis du temps de Jésus, n’étaient pas des piliers de la synagogue et que les pharisiens considéraient comme une des classes impures. Mais Luc joue sur un double sens : les bergers sont aussi les « pasteurs » et, selon lui, les modèles anticipés des pasteurs chrétiens, puisque ce sont ces bergers qui annoncent à Marie, figure de l’Église, et à tous, le message du Sauveur, reçu du ciel (cf. évangile de la messe de l’aurore).

Car l’Annonciation des anges au bénéfice des bergers est un « évangile », la bonne nouvelle de la naissance d’un prince : le Messie d’Israël, descendant de David et né, répétons-le, « dans la ville de David ». C’est un « Sauveur » et un « Seigneur ». Ces deux titres saluaient l’Empereur romain. Mais ils résument aussi d’avance la foi en la résurrection de Jésus et anticipent ainsi la prédication future des apôtres (voir Actes 2, 36 ; 5, 31 ; 13, 23). Or ce Seigneur n’apparaît pas dans un palais, mais chez les petits. « Aujourd’hui vous est né un Sauveur », dit l’Ange. Jésus dira plus tard, à Nazareth : « La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » Cette parole de l’Écriture, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit » (voir Luc 4, 18-21), et il mangera avec les publicains et les pécheurs, les marginaux de la société. Telle est la paix, la réconciliation que Dieu offre, selon une traduction plus littérale, « sur la terre, *paix parmi les hommes de son projet de bienveillance ».



Le Messie et l’Empereur



En son temps, saint Luc aurait pu lire une inscription grecque gravée en Asie mineure à la mémoire de l’Empereur Auguste : « Le Destin a orné merveilleusement la vie humaine en nous donnant Auguste pour en faire le bienfaiteur des hommes (voir Luc 22, 24), notre Sauveur à tous. Le jour de la naissance du dieu (= Auguste !) a été le commencement des bonnes nouvelles (littéralement : “des évangiles”) reçues grâce à lui. »

Noël signe à jamais un contraste : le Prince de la paix annoncé par Isaïe (1ère lecture) a choisi son camp : c’est par la solidarité avec les pauvres et les exclus qu'il a décidé d’apporter la paix au monde. Et c’est à nous, chaque année à Noël, qu’est rappelé ce choix de Dieu pour que nous sachions, nous aussi, dans quel camp nous situer.


*La paix de Noël. « Voici que la paix n’est plus promise mais envoyée, non plus remise à plus tard mais donnée, non plus prophétisée mais proposée. C’est comme un couffin plein de sa miséricorde que Dieu le Père a envoyé sur la terre ; oui, dis-je, un couffin que la Passion devra déchirer pour laisser se répandre ce qu’il contient : notre paix ; un couffin, peut-être petit, mais rempli. Un petit enfant nous a été donné, mais en lui habite toute la plénitude de la divinité. Lorsqu’est venue la plénitude des temps est venue aussi la plénitude de la divinité. Elle est venue dans la chair, afin de se faire voir même de ceux qui sont charnels, et que son humanité ainsi manifestée permette de reconnaître sa bonté. En effet, dès que l’humanité de Dieu se fait connaître, sa bonté ne peut plus rester cachée » (St Bernard [1090-1153], Homélie pour l’Épiphanie).



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