Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

TOUSSAINT (1 er novembre 2019)


Apocalypse 7, 2-4.9-14
(la foule immense des rachetés)


En un temps de rude persécution, l’auteur veut encourager les chrétiens par la bonne nouvelle de la vision qu’il a eue. Dans la première scène, le jugement du monde se prépare avec les quatre anges postés aux quatre points cardinaux. Ce n’est pas un jugement destructeur aveugle, puisque « les serviteurs de Dieu », les croyants, sont marqués d’un « sceau », un signe signifiant leur appartenance au Seigneur. Déjà en Ezékiel 9, 4, l’ange avait marqué au front ceux qui étaient restés fidèles au milieu d’une Jérusalem pervertie. Le nombre des sauvés est considérable, puisque le symbole des 144 000 indique non pas une limitation, mais au contraire, une plénitude représentant, au carré, 12 000 sauvés selon les douze tribus d’Israël (versets 5 à 8, omis par le lectionnaire). Pour l’auteur, ces douze tribus représentent désormais l’ensemble des chrétiens.
La seconde scène présente ce même peuple comme une foule innombrable, de toutes origines. Ces gens portent des palmes (comparer Néhémie 8, 15), car ils célèbrent dans le ciel l’éternelle fête des Tentes, autour des Anciens (prophètes) et des quatre Vivants symbolisant l’ensemble de l’uniers. Ils rendent gloire à Dieu de leur avoir donné le salut. Ils ont vécu « la grande épreuve » de la fin des temps qui s’est traduite pour eux par la persécution et le martyre : « * Ils ont blanchi leurs vêtements dans le sang de l’Agneau. »
Notre Église de la terre et celle du ciel célèbrent à l'unisson un Dieu qui nous sauve en nous purifiant, par son Fils. La sainteté n’est donc pas l’affaire d’une élite : c’est une promesse de bonheur qui donne du courage à notre vie présente.

* Blanchis par le sang. L’auteur de l’Apocalypse aime juxtaposer des images qui ne vont pas ensemble, qui, voire, se contredisent ; et ce procédé donne à l’Apocalypse son étrangeté poétique. Il faut alors décoder chaque symbole pour lui-même, comme ici : 1) les élus portent des vêtements blancs, signe de leur sainteté et de leur condition céleste. 2) Mais cette sainteté, ils l’ont acquise par le sang du martyre, c’est-à-dire en partageant la passion du Christ, Agneau pascal immolé. Tous les chrétiens n’acquièrent pas la sainteté par le martyre, mais toute sainteté est une participation au don de soi total du Christ.



1 Jean 3, 1-3
(Nous sommes enfants de Dieu et nous lui serons semblables)


« Voyez » : ce verbe ouvrant le passage invite le croyant à comprendre le projet de Dieu.
Les membres de la communauté de Jean se définissent comme « enfants de Dieu ». C’est le grand amour du Père qui, pour nous, a fait de cette dignité une vocation (« appelés ») et une réalité (« nous le sommes »), et c'est pour cette mission que Jésus est venu : « Ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu » (Jean 1, 12).
Mais *«  le monde  » ne nous comprend pas, puisqu’il n’a pas découvert en Jésus le Dieu qui veut faire de nous ses enfants. Il reste qu’en cherchant à agir selon notre vocation filiale, nous étonnons « le monde ». En outre, les vrais croyants ne saisissent pas eux-mêmes combien ils ressemblent au Fils de Dieu animant leur vie, puisqu’ils ne l’ont pas encore vu de leurs yeux.
Notre vocation comporte donc une seconde et ultime étape, « lorsque paraîtra le Fils de Dieu », lors de notre mort et à la fin de l’histoire. Nous serons alors transfigurés en sorte de le connaître, enfin à un juste niveau, tel qu’il est. En attendant, si nous avons cette espérance, il existe un moyen de le connaître : imiter sa pureté de vie en nous purifiant de toute compromission indigne de notre vocation et de l’amour que Dieu nous porte. Tel est le prix et l’honneur de la sainteté chrétienne.

* Le monde. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » ; nous partageons donc son amour pour tous les hommes. Cependant, chez Jean, le terme « monde » a souvent un sens négatif, comme représentant des groupes qui refusent le Fils de Dieu. Au départ, il s’agit de ceux des Juifs qui refusent Jésus. Dans la Première Lettre de Jean, « le monde » inclut même des chrétiens qui s’égarent. La foi ne fait pas l’unanimité, rappelle Jean, et nous devons être lucides sur nos complicités possibles avec l’incrédulité. En ce sens et de manière très abrupte, 1 Jean 3, 10 oppose « les enfants de Dieu » et « les enfants du diable ».




Matthieu 5, 1-12a (Les Béatitudes)


La « béatitude » est une forme d’expression biblique félicitant celui qui met à profit les dons que Dieu lui fait. Et si elle inclut le futur, elle promet aussi une joie à venir. Ainsi le Christ avait promis le bonheur au pauvres : « Heureux, vous les pauvres, le règne de Dieu est à vous », et Luc (6, 20-23) rapporte trois béatitudes sur ce thème.
Or Jésus nous a quittés, et il y a toujours des pauvres. A-t-il donc échoué ? Matthieu ne le pense pas. Selon lui, si un groupe de disciples, d’accord entre eux, s’éduquent mutuellement à suivre l’exemple et l’enseignement de Jésus, alors ils feront progressivement l’expérience de la réalité du Royaume annoncé qui peut toujours se construire. En d’autres termes, le message de bonheur proclamé par Jésus, selon Luc devient, chez Matthieu, un programme de vie. En ce sens, l’évangéliste refaçonne avec un grand art les béatitudes que lui lègue la tradition et qui introduisent le Sermon sur la montagne que l’on peut définir par cette question : comment apporter et proposer à notre monde les valeurs du Royaume proclamé par le Christ ?
À cet égard, son arrangement des deux premières béatitudes, parmi les huit qu’il a recomposées, est révélateur : « Heureux les pauvres de cœur (ou « par l'esprit »). La sentence ne vise plus les pauvres de la société, mais, chez les croyants, une attitude intérieure d’humilité, déjà vantée par les prophètes et opposée à tout orgueil. Dans les conflits de la vie, le pauvre de cœur fait simplement confiance à Dieu pour juger de son bon droit. En ce sens, Matthieu compose une seconde béatitude : ceux à qui Dieu promet le Royaume des Cieux, évoqué par l’expression « la terre (promise) », tirée du Psaume 36, 11, ces pauvres de cœur, ce sont aussi « les doux », les non-violents. Ceux-ci ont assez de force intérieure pour refuser de s’imposer, de se rebiffer. Ainsi, pourra-t-on constituer une communauté qui fasse le bonheur des petits et des malheureux, si chaque membre prend sur lui-même et se situe dans une attitude d’humilité et de douceur vis-à-vis de Dieu et de ses frères. Bref, on incarnera le comportement de Jésus « doux et humble de cœur » (Matthieu 11, 29). Notons que le « Royaume des Cieux » ne désigne pas une zone extra-terrestre. Les Cieux, dans le judaïsme ancien, sont une manière respectueuse de désigner Dieu lui-même (comme nous disons : « Plaise au Ciel… ! »).
Huit béatitudes sont encadrées par une même expression : « le Royaume des Cieux est à eux », qui indique le but recherché. Elles se subdivisent eu deux groupes de quatre béatitudes conclus par le mot « justice ». Le premier groupe de formules s’intéresse aux dispositions intérieures. Il chante le bonheur de ceux qui s’ouvrent à Dieu dans une humilité confiante, de ceux qui, « affligés », comptent sur la consolation de Dieu, de ceux qui n’ont faim que de voir Dieu faire triompher ses droits, sa justice.
Le second groupe de béatitudes s’oriente davantage vers un comportement : la miséricorde, * la pureté de cœur , la paix, l’acceptation même de la persécution pour rester fidèle à la justice de Dieu.


Une neuvième béatitude sert de transition avec la suite du Sermon sur la montagne. Elle passe de la 3 e personne (« ceux qui ») à la 2 e personne (« vous ») et s’appuie sur la béatitude de « ceux qui sont persécutés pour la justice », béatitude qui vient à l’origine d’un autre contexte évangélique. Elle vise avant tout l’expérience missionnaire de ceux qui subissent des revers douloureux dans leur annonce du Christ : « à cause de moi », dit Jésus.
De toute manière, être persécuté – sauf si c’est en raison de notre mauvais caractère – signifie que l’on est sur la bonne voie, car le Royaume de justice est inacceptable pour les tenants du pouvoir et de la domination.

* Les cœurs purs . Aux « purs par le cœur », la 6 e béatitude promet qu’ils verront Dieu. Le texte s’inspire du Psaume 23[24], 3-6 disant que peut seul entrer dans le Temple « l’innocent de mains et le pur de cœur » ; telle est bien, ajoute le psaume, « la race de ceux qui cherchent (à voir) la face de Dieu ». Sur cet arrière-fond, la pureté n’est pas mise en lien ici avec la sexualité; elle prône plutôt la droiture, l’absence de duplicité, la cohérence entre l’agir (« les mains ») et les motivations profondes (« le cœur »). Matthieu (15, 18-19 ; 23,26) reviendra sur ce motif.



Dans l’Orient ancien, « voir la face » du roi, c’est avoir ses entrées auprès de lui. Par analogie, « voir la face de Dieu » signifiait être admis dans le Sanctuaire. À partir de là, l’expression devint facilement le symbole de l’admission des croyants auprès de Dieu à la fin des temps (cf. Apocalypse 22, 3-4). Bref, heureux celui qui garde la droiture intérieure en tous ses actes : celui-là goûtera un jour avec Dieu une intimité sans pareille.



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