Parole de Vie..   
Commentaires du Père Claude Tassin

TOUS LES SAINTS (1er novembre 2018)




Apocalypse 7, 2-4.9-14 (La foule immense des rachetés)


En un temps de rude persécution, l’auteur veut encourager les chrétiens par la bonne nouvelle de sa vision. Dans la première scène, le jugement du monde se prépare, mais non pas en un jugement aveugle, puisque « les serviteurs de Dieu » sont marqués d’un « sceau », un signe signifiant leur appartenance au Seigneur et les distinguant des condamnés. Déjà en Ezékiel 9,4, l’ange avait marqué au front ceux qui étaient restés fidèles au milieu d’une Jérusalem pervertie. Le nombre des sauvés est considérable, puisque le symbole des 144 000 indique non pas une limitation, mais au contraire, une plénitude. C’est 12 fois 12 000, symbolique reflétant la plénitude des douze tribus d’Israël.

La seconde scène présente ce même peuple comme une foule innombrable, de toutes origines. Ces gens portent des palmes, car ils célèbrent dans le ciel la fête des Tentes, fête de la royauté de Dieu et du Messie. Ils rendent gloire à Dieu de leur avoir donné le salut ; ils le font en reprenant des bribes d’hymne qui se chantaient dans l’Église de l’auteur de l’Apocalypse. Ils ont vécu « la grande épreuve » de la fin des temps qui s’est traduite pour eux par la persécution et le martyre : littéralement, « Ils ont blanchi leurs vêtements dans le sang de l’Agneau ».

Notre Église de la terre et celle du ciel célèbrent à l’unisson un Dieu qui nous sauve en nous purifiant, par son Fils. La sainteté n’est donc pas l’affaire d’une élite : c’est une promesse de bonheur qui nous donne du courage.


* Blanchis par le sang. L’auteur de l’Apocalypse aime juxtaposer, empiler, des images qui ne vont pas ensemble, et ce procédé donne à ce livre sa poétique étrangeté. Il faut alors décoder chaque symbole : 1) les élus portent des vêtements blancs, signe de la sainteté et de la condition céleste. 2) Mais cette sainteté, ils l’ont acquise par le martyre, c’est-à-dire en partageant la passion du Christ, Agneau immolé. Tous les chrétiens n’acquièrent pas la sainteté par le martyre, mais toute sainteté est participation au don de soi total du Christ, à son sang.




1 Jean 3, 1-3 (Nous sommes enfants de Dieu et nous lui serons semblables)


Les membres de la communauté de Jean se définissent comme « enfants de Dieu ». C’est le grand amour du Père qui, pour nous, a fait de cette dignité une vocation (« appelés ») et une réalité (« nous le sommes »), et c’est pour cette mission que Jésus est venu : « Ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu » (Jean 1, 12).

Mais *le monde ne nous comprend pas, puisqu’il n’a pas découvert en Jésus le Dieu qui veut faire de nous ses enfants. Il reste qu’en cherchant à agir selon notre vocation filiale, nous étonnons « le monde ». En outre, les vrais croyants ne saisissent pas eux-mêmes combien ils ressemblent au Fils de Dieu animant leur vie, puisqu’ils ne l’ont pas encore vu de leurs yeux.

Notre vocation comporte donc une seconde et ultime étape, « lorsque paraîtra le Fils de Dieu ». Nous serons alors transfigurés en sorte de le connaître, à un juste niveau, tel qu’il est. En attendant, si nous avons cette espérance, il existe un moyen de le connaître : imiter sa pureté de vie en nous purifiant de toute compromission indigne de notre vocation et de l’amour que Dieu nous porte. Tel est le prix et l’honneur de la sainteté chrétienne.


Le monde. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jean 3, 16). Nous partageons donc son amour pour le monde, pour tous les hommes. Cependant, chez Jean, le terme « monde » a souvent un sens négatif, comme représentant de groupes qui refusent le Fils de Dieu. Au départ, il s’agit de ceux des Juifs qui refusent Jésus. Dans la Première Lettre de Jean, « le monde » inclut en outre des chrétiens qui s’égarent, ne partageant plus la foi de la majorité. La foi ne fait pas l’unanimité, rappelle Jean, et nous devons être lucides sur nos complicités possibles avec l’incrédulité.



Matthieu 5, 1-12a (Les Béatitudes)


La béatitude est une forme d’expression biblique félicitant celui qui met à profit les dons que Dieu lui fait. Et si elle inclut le futur, elle promet aussi une joie à venir. Ainsi le Christ avait promis le bonheur au pauvres : « Heureux, vous les pauvres, le règne de Dieu est pour vous », et Luc (6, 20-23), dans une version plus ancienne que celle de Matthieu, rapporte trois béatitudes sur ce thème : Dieu est lassé de vous voir pauvres ; il vient régner en votre faveur.


Des béatitudes de Luc à celles de Matthieu


Or Jésus nous a quittés, et il y a toujours des pauvres. A-t-il donc échoué ? Matthieu ne le pense pas. Si un groupe de disciples, d’accord entre eux, s’éduquent mutuellement en frères à suivre l’exemple et l’enseignement de Jésus, alors ils feront l’expérience de la réalité du Royaume annoncé par le Christ. En d’autres termes, le message de bonheur proclamé par Jésus devient, chez Matthieu, un programme de vie. C’est en ce sens que l’évangéliste refaçonne entièrement, et avec un grand art, les béatitudes que lui lègue la tradition. sa construction en huit béatitudes est une forme littéraire déjà attestée dans la bibliothèque de Qoumrân.

À cet égard, son arrangement des deux premières béatitudes est révélateur : « Heureux les pauvres de cœur (ou : par l’esprit) ». La sentence ne vise plus les pauvres de la société, mais une attitude intérieure d’humilité, déjà vantée par les prophètes (Sophonie 3, 11-12) et opposée à tout orgueil. Dans les conflits, le pauvre de cœur fait simplement confiance à Dieu pour juger de son bon droit (Psaume 69 [70], 6). Renforçant ce sens, Matthieu compose une seconde béatitude, inspirée du Psaume 36 [37], 11.22 : ceux à qui Dieu promet le Royaume, « la terre (promise) », ces pauvres de cœur, ce sont aussi « les doux », les non-violents qui refusent de s’imposer, de se rebiffer. Ainsi, pourra-t-on constituer une communauté qui fasse le bonheur des petits et des malheureux, si chaque membre prend sur lui-même et se situe dans une attitude d’humilité et de douceur vis-à-vis de Dieu et de ses frères. Bref, on incarnera le comportement de Jésus qui se présente lui-même comme « doux et humble de cœur » (Matthieu 11, 29).



Huit béatitudes…



Huit béatitudes sont encadrées par une même expression : « le Royaume des cieux est à eux » ; elle indique le but recherché. Elles se subdivisent eu deux groupes de quatre béatitudes conclus chacun par le mot « justice ». Le premier groupe s’intéresse aux dispositions intérieures. Il chante le bonheur de ceux qui s’ouvrent à Dieu dans une humilité confiante et cultivent la non-violence (« les doux »), de ceux qui, « affligés », comptent sur la consolation de Dieu, de ceux qui n’ont faim que de voir Dieu faire triompher ses droits, selon le sens religieux juif du mot « justice ».

Le second groupe s’oriente davantage vers un comportement : la miséricorde, *la pureté de cœur, la paix, l’acceptation même de la persécution pour rester fidèle à la justice de Dieu, à ce que Dieu attend des croyants. Notons que les « artisans de paix » ne sont ni les puissants qui veulent imposer la paix par la force, ni les « bénis-oui-oui », mais ceux qui s’efforcent de rétablir la concorde entre les humains. Dans la tradition juive, ils ont le prophète Élie pour saint patron (voir Malachie 3, 23-24). Ils sont « fils de Dieu », imitateurs de la conduite de Dieu (comparer, dans le même Sermon, Matthieu 5, 43-48).


plus une


Une neuvième béatitude, où l’on passe du « eux » en « vous », sert de transition avec la suite du Sermon sur la montagne. De quelque manière, être persécuté signifie que l’on est sur la bonne voie, car le Royaume de justice, dont tout le Sermon explicite les beautés et les exigences, est inacceptable pour les tenants du pouvoir et de la domination.


* Les cœurs purs. Aux « purs par le cœur », la 6e béatitude promet qu’ils verront Dieu. Le texte s’inspire du Psaume 23 [24], 3-6 disant que peut seul entrer dans le Temple « l’innocent de mains et le pur de cœur » ; telle est bien, ajoute-t-on, « la race de ceux qui cherchent (à voir) la face de Dieu ». Sur cet arrière-fond, la pureté n’est pas mise en lien direct ici avec la sexualité ; elle prône plutôt la droiture, l’absence de duplicité, la cohérence entre l’agir (« les mains ») et les motivations profondes (« le cœur »). Matthieu (15, 18-19; 23, 26) reviendra sur ce motif.

Dans l’Orient ancien, « voir la face » du roi, c’est avoir ses entrées auprès de lui. Par analogie, « voir la face de Dieu » signifiait être admis dans le Sanctuaire. À partir de là, l’expression devint facilement le symbole de l’admission des croyants auprès de Dieu à la fin des temps (cf. Apocalypse 22, 3-4). Bref, heureux celui qui garde la droiture intérieure en tous ses actes : celui-là goûtera un jour avec Dieu une intimité sans pareille.


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