Éditorial

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Une autre manière de nous souvenir



Cinq cents ans après la publication des thèses de Wittenberg par Martin Luther, geste initial d’un débat qui allait déboucher sur la Réformation, cette année 2017 offre une occasion de revenir sur cet événement qui a profondément et durablement marqué le monde chrétien et au-delà. Occasion que certains ont saisie pour produire des publications ou pour organiser colloques et rencontres à des niveaux très divers. Pour beaucoup, notamment chez les catholiques, il s’agit moins de célébrer un tel événement, douloureux à plusieurs égards, que de le commémorer en s’efforçant d’en repérer l’impact sur la façon dont est vécue et pensée la foi chrétienne aujourd’hui. Spiritus a pris le parti, selon sa perspective habituelle, de le considérer du point de vue de la mission chrétienne. Cela offrait en outre une belle possibilité d’entrecroiser des contributions venant à la fois des Églises issues de la Réforme et du monde catholique. Grâce à Dieu, un tel esprit d’ouverture et de collabo­ration a trouvé un écho tout à fait positif auprès des auteurs sollicités.


« Tandis que le passé ne peut pas être changé, le souvenir et la manière de se souvenir peuvent être transformés. » Telle est, à mon sens, l’une des phrases clés de la Déclaration commune signée par le pape François et le pasteur luthérien Martin Junge, lors de la commémoration œcuménique de la Réforme qui a eu lieu le 31 octobre 2016 à Lund, en Suède. De fait, nul ne peut changer la réalité des conflits et des blessures du passé ; mais modifier la manière de nous en souvenir ouvre à une possible « guérison de nos blessures et des mémoires qui assombrissent notre regard les uns sur les autres ». C’est ainsi que, à partir de la métaphore évangélique du cep et les sarments (Jn, 15, 1-5), Martin Junge, dans sa prédication à Lund, invite les frères chrétiens à se regarder mutuellement non pas tant comme « séparés » que comme des sarments « unis » au cep, le Seigneur Jésus, recevant de lui leur commune sève vitale.


Dans le prolongement de cette lecture, nous nous proposons ici, pour ce qui touche au domaine de la mission, de considérer à la fois ce que cet enracinement commun a pu produire comme bons fruits et ce à quoi cette fraternité en Christ nous engage aujourd’hui et demain. C’est ce que voudrait suggérer la petite illustration graphique en dernière page de notre couverture. Un cep robuste, solidement planté en terre, qui se « divise » en deux sarments distincts ; toutefois, les nouvelles ramifi­cations auxquelles chacun des deux sarments donne naissance, lourdes de leurs fruits respectifs aux couleurs et aux maturités diverses, vont finalement se « rejoindre » dans l’offrande de grappes appréciables par tous et nourries par le même cep. L’image a bien sûr ses limites ; elle a quand même l’avantage de renvoyer à la symbolique biblique de la vigne et à la manière dont celle-ci a été reprise à Lund.


Le présent dossier a pu rassembler quelques regards pouvant ainsi nous aider, si besoin, à transformer notre « souvenir » de la Réforme. Le premier, celui de J.-F. Zorn sur les deux grands réformateurs que sont Luther et Calvin, souligne comment leur vision de la mission est bien réelle ; si elle s’est traduite par une sorte d’« abstention » c’est notamment en raison d’un refus de toute forme de stratégie expansionniste. Puis ce sont deux points de vue croisés, issus du monde catholique et du monde réformé, articulés par des théologiens se connaissant bien pour avoir collaboré de près dans un contexte œcuménique : S. Bevans et J. Matthey ; chacun d’eux s’applique à mettre en lumière quelques beaux fruits produits par l’autre branche confessionnelle que la sienne dans la pratique et la réflexion missionnaires chrétiennes, des fruits laissant entrevoir une récolte encore à venir. La présentation de M. Adekambi vient expliciter un aspect particulier de l’heureuse collaboration entre Églises sœurs en Afrique : comment elle a facilité l’accès à l’Écriture pour des personnes appartenant à un grand nombre de groupes linguistiques. Enfin, de façon plus synthétique, E. Gougaud s’attache à situer la fécondité missionnaire contemporaine d’une authentique quête d’unité entre chrétiens. Puissent ces quelques réflexions contribuer à la maturation des fruits qu’elles évoquent !


Jean-Michel Jolibois


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