Éditorial

Editorial


« La vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32)



Selon certaines études sur le comportement humain, chaque individu ment en moyenne toutes les sept minutes, les hommes plus souvent que les femmes ; mensonge au sens de ne pas exprimer la vérité ou les sentiments réels du moment. La plupart de ces mensonges ne sont sans doute pas des fautes graves. Quand on dit : « comment allez-vous ? », c’est une manière de se saluer et l’on n’attend pas vraiment de réponse précise de l’autre personne sur son réel état de santé ou sur son moral.


Nous restons toutefois perplexes devant le traitement social actuel réservé à la vérité et aux faits. En Allemagne, vient d’être publié le « non-mot (Unwort) de l’année » (le néologisme le plus choquant du discours public) ; et c’est : « les faits alternatifs ». Les faits eux-mêmes ne seraient donc plus un point de repère solide ? Surprenant, à un âge où la science et les données objectives sont censées être une des bases de notre société !


C’est l’héritage d’une conception de la vérité comme adaequatio rei et intellectus, formule datant du Moyen Âge. Si la pensée, le raisonnement et le discours sont évalués à l’aune du réel objectif (res) qu’ils évoquent, alors une vérité peut être énoncée. Mais, avec le développement des sciences de la nature et la complexité sans cesse croissante de la « réalité », il est de plus en plus difficile de saisir la consistance exacte de cette res, de ce réel objectif. En physique, il y a l’exemple bien connu de la lumière : si nous l’étudions comme phénomène ondulatoire, sa structure corpusculaire nous échappe ; et vice versa. Ces sciences tendent donc à abandonner le concept de « vérité » et à ne tabler que sur des hypothèses. Tout résultat scientifique peut être invalidé par une nouvelle recherche. Il ne faut pas y voir un défaut structurel des sciences mais plutôt le signe de leur réussite, comme le soutenait déjà en 1986 Ulrich Beck dans La société du risque : sur la voie d’une autre modernité (Aubier, 2001). Ainsi, notre « société de l’information » a forcément un sérieux problème quand il s’agit de savoir ce qu’il faut croire ou mettre en doute.


La toile de fond du présent dossier, c’est la vieille question que posait déjà un Pilate aux abois, ou impatient ou cynique (Jn 18, 38) : « Qu’est-ce que la vérité ? ». Le titre retenu, « À la recherche de la vérité… », traduit déjà une attitude fondamentale de respect et de prudence : nul d’entre nous, s’il est tant soit peu conscient de ses limites devant la multiplicité et la complexité des contextes humains, ne peut plus prétendre détenir « la vérité » et être en mesure de la transmettre aux autres. Avec beaucoup d’autres acteurs sociaux, nous nous plaçons plutôt « à sa recherche ». Notre société actuelle est devenue telle que les médias y occupent une position clé dans ces approches de la vérité : depuis les livres classiques jusqu’aux journaux et divers supports d’internet toujours plus prompts à rendre obsolète telle information ou tel point de vue sur les événements. C’est pourquoi ce dossier accorde une place particulière aux médias et au travail des journalistes dans la « production » des faits et de la vérité.


Un autre aspect découlant de l’adaequatio rei et intellectus nous renvoie au « et » : c’est l’aspect relationnel. Il y a un fond objectif (res), et il y a celui qui cherche à le comprendre selon un point de vue toujours particulier ; et cette relation est capitale. Pour les médias et les journalistes, il est essentiel de présumer fondamentalement cohérente la réalité qu’ils approchent. Leur travail implique aussi qu’ils fassent preuve de transpa­rence et d’honnêteté. La complexité des relations sociales, dans lesquelles ils sont eux-mêmes impliqués, leur impose certaines limites dans la manière de traiter et de construire la « vérité ».


Pour les chrétiens, la relation déterminante renvoie à Jésus-Christ, la Parole, et, à un niveau plus profond, au logos qui donne signification à toutes les paroles. Selon Jn 14, 6, le Christ insère la vérité dans une relation triangulaire : avec la vie et la progression sur un chemin. Au centre de cette relation entre vérité, vie et chemin, il y a le « Je suis » qui tient ensemble les différentes dimensions. À partir de ce centre personnel, les disciples peuvent avoir accès à la vérité ; et non seulement cela : c’est cette vérité qui les « rendra libres » en vue du service et de l’amour.


Christian Tauchner


Page précédente           Site spiritain