Éditorial

Editorial



Un champ qui ne cesse de s’élargir



Etre amené à vivre de deux traditions religieuses différentes, c’est un peu comme entretenir une affection, une piété filiale pour des parents malheureusement séparés… Une situation qui a quelque chose de déchirant ! C’est pourtant la perspective qui se présente à un nombre toujours plus grand de personnes du fait de la multiplicité des contacts entre diverses cultures et communautés religieuses : dans deux voies distinctes elles trouvent lumière et nourriture et se demandent comment elles pourraient tourner le dos à l’une d’entre elles. C’est toute la question d’une « double appartenance » ou double affiliation religieuse : dans la mesure où la foi chrétienne est concernée, une même personne peut-elle adhérer à deux « fois » religieuses différentes ? Si oui, jusqu’à quel point ? En quel sens faut-il alors comprendre l’expression « double appartenance » ? Quelles questions cela pose-t-il à la mission chrétienne ?


La question, bien sûr, n’est pas nouvelle. Bien des analyses et réflexions éclairantes ont déjà été menées, comme par exemple celles que rassemble l’ouvrage publié en 2000 par Dennis Gira et Jacques Scheuer d’où est tiré l’encadré ci-contre. Mais de telles situations frontalières tendent à se multiplier. Avec le temps, on en perçoit mieux la complexité tout comme l’impossibilité de se contenter de réponses faciles. D’où l’intérêt de revisiter la question en s’attachant aux situations particulières, qui souffrent mal d’être regroupées sous des considérations générales.


Dans cette multiplicité, on peut tout de même distinguer deux grands cas de figures : celui d’un chrétien qui découvre une autre foi religieuse – ou au moins certains de ses aspects – et cherche à l’intégrer à la sienne propre ; et le cas d’un adepte d’une foi religieuse différente, qui découvre la foi chrétienne, y adhère et cherche à y intégrer sa foi d’origine. Le premier était, pour une part, l’objet du dossier de Spiritus de mars 2017 : « Quêtes spirituelles aujourd’hui ». C’est surtout au second cas que s’intéresse le présent dossier.

D’un côté, on pourrait dire qu’être chrétien, c’est faire confiance sans réserve à la personne du Christ et trouver en lui son chemin vers Dieu ; il semble alors bien difficile qu’un tel engagement puisse être partagé. D’un autre côté, on peut comprendre que ceux qui découvrent le Christ et sont attirés par lui puissent souhaiter garder le positif de leur héritage ; et cela non seulement sur le plan culturel mais aussi sur le plan religieux, puisque, bien souvent, les dimensions culturelles et religieuses d’une existence humaine sont dans une large mesure inséparables. En ce sens, comme le suggère C. Geffré dans les lignes ici reproduites, l’expression « double appartenance » peut avoir une certaine pertinence. L’attitude juste, équilibrée, n’est pas aisée à trouver, ni surtout à tenir dans la durée.


Dans le cadre forcément limité de ce dossier, il nous a paru utile d’examiner la réalité des choses à partir de quelques situations concrètes. Il s’agit, dans chaque cas, d’essayer d’abord de comprendre comment se pose la question pour les personnes concernées, en fonction de leur parcours spécifique. On peut alors engager un discernement à la lumière de l’Évangile et chercher la manière la meilleure, ou la moins mauvaise, pour la communauté chrétienne, d’accueillir la démarche de ces personnes, qu’elles soient encore sur le seuil de l’Église ou déjà engagées en son sein. Y a-t-il d’ailleurs une seule bonne manière de faire ? C’est un vaste champ de la mission qui, sous nos yeux, ne cesse de s’élargir… Les Églises vivant au sein des sociétés pluralistes y sont le plus exposées ; mais aucune n’est à l’abri de ces appels engageant leurs membres à écouter plus attentivement ces personnes avec leur parcours particulier, à leur proposer un accompagnement respectueux et lucide à la fois, à créer un climat communautaire de dialogue et de discernement.


Les différentes études de ce dossier nous invitent à considérer tour à tour des situations où des chrétiens ont à vivre la rencontre avec le bouddhisme, des situations mettant en présence de la foi chrétienne des personnes et des groupes enracinés dans l’hindouisme, dans les traditions religieuses du monde de la Caraïbe, du Brésil, d’Afrique subsaharienne. On peut s’attendre à ce que les modalités d’accueil de ces personnes et de ces groupes revêtent des formes assez diversifiées, dont certaines sont suggérées par telle ou telle des présentes contributions.


Jean-Michel Jolibois




Double appartenance religieuse ?


Quand nous prenons le risque de parler d’une double appartenance au sens d’une synthèse inédite entre les valeurs positives du christianisme et celles d’une autre religion, c’est avec la certitude que les valeurs positives d’une religion non chrétienne peuvent avoir été suscitées par l’Esprit même de Dieu. Au contact de l’Évangile, ces semences de vérité et de bonté ne sont pas abolies. Elles peuvent être transformées et même transfigurées, mais elles peuvent être aussi des révélateurs de potentialités au sein du christianisme historique.


Chaque tradition religieuse témoigne d’un irréductible dans sa manière de médiatiser l’Absolu, que ce soit dans l’ordre de la médiation, de la compréhension de soi et du monde, des symboles et des gestes du sacré. C’est pourquoi il est sans doute illusoire de rêver ici-bas d’une synthèse ou même d’une complémentarité entre les grands systèmes religieux. C’est justement l’erreur de tous les syncrétismes.


Mais, existentiellement, notre nouvelle identité chrétienne, qui a pour centre de référence absolu Jésus-Christ, peut très bien assumer, en les transfigurant, des attitudes spirituelles, des schèmes mentaux, des ressources symboliques, des rites et des pratiques ascétiques qui relèvent de la tradition religieuse, en continuité avec mon monde vécu ethniquement et culturellement. C’est en ce sens-là que nous sommes autorisés – me semble-t-il – à parler de double appartenance religieuse sans tomber dans la contradiction ou la confusion.


Ces recherches tâtonnantes d’intégration sont le germe et la promesse de figures inédites d’existence chrétienne, qui vérifient la vocation mondiale du christianisme au sein de la diversité des cultures et des religions.


Claude Geffré, « Double appartenance et originalité du christianisme »

dans D. Gira et J. Scheuer (dir.), Vivre de plusieurs religions :

Promesse ou illusion ?, Éd. de l’Atelier, 2000, p. 135-136




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